"■ . 1 - '■ -^^^ Ht rm. 1 MEMOIRES LACADEMIE DES SCIENCES BELLES-LETTRES ET ARTS DE LYON I CLASSE DES SCIENCES LYON IMPRIMERIB DE LEON BOITEL QUAI ST-ANTOINE 36 MEMOIRES DK L'ACADfiMIE DE LYON, Tome II. I * .z. MEMOIRES L'ACADEMIE ROYALE DES SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS DE LYON. SECTION DES SCIENCES. TOME II. LYON. IMPRIMEKIE DE LllON BOITEL QUAI SAINT-ANTOINE, 36. 1847. NOTICE UNE PI.UIE DE TERRE, TOMBEE DANS LES DEFARTEMENTS DK LA DROME, DE 1,'lSERE, DU RudNE ET DE l'aIN, Les i6 et 17 octobre 1846; PAR M. ALPH. DUPASQCIER. Un phenomene, tres rare dans nos contrees, a vivemenl etonne, il y a quelque mois, nos popu- lations un pen superslitieuses : le i6 et le 17 oc- tobre 1846, une pluie melangee de niatiere ter- reuse, et presentant I'aspect de la terre glaise jau- natre, delayee dans une grande quautite d'eau, est tombee a plusieurs reprises (1), dans des lo- calites tres eloignees les unes des autres, a des lieures difFerentes et sur une grande etendue de pays, formee par les departenients de la Drome, (i) A Lyon, par exemple, on a observe la pluie de teire a 8 heiires dii malin, a fi heiires et a 1 1 heures et demie du soir. 6 M^MOIRE de risere, du Rh6ne et de I'Ain. Cette chute de terre avail ete precedee de plusieurs orages, et a coincide avec la tourmente atniospherique d'ou est resullee I'inondalion des plaines de la Loire. Plusieurs fails qui annon^aienl une grande per- turbation de Tatmosphere, out ete observes dans le njerae temps : a Lyon, a Grenoble, et dans beaucoup d'autres lieux ,• par exemple, on a vu fuir, par troupes el en poussant des cris, les al- louetles, les cailles, les canards, les poules d'eau : bon nombre de ces divers oiseaux sont meme loni- bes dans les rues, sur les places publiques, dans les cours des maisons, et ont penetre jusque dans les habitations elles-memes, oil on les a pris vi- vants. En redigeanl cette notice, je n'ai nullement I'in- tention de donner une description complete de cette grande perlurbation atmospherique, laqiielle avail tons les caracleres de celles qu'on voil or- dinairemenl, dans les regions volcaniques, prece- der ou accompagner les tremblements de terre : raon savant collegue, M. Fournet, s'est charge de ce soin, et en a fait I'objet d'un niemoire special, ou il a decrit la tourmente a son origine, et I'a suivie dans toute sa niarche, en faisant ressortir, avec la sagacite d'invesligation qu'on lui connail, tout ce que I'ensemble des phenomcnes observes DE M. DUPASQUIER. 7 presentail de remarquable et d'interessant pour le meteorologiste. Je n'ai d'autre but dans celle no- tice, que de donner les resultats de la double ana- lyse que j'ai faite, de la maliere terreuse tombee et recueillie dans deux localites, tres distantes I'une de I'aulre, a La Verpilliere, departement de I'lsere, et a Meximieux, departement de I'Ain : de ce tra- vail analytique, on peut^ tirer plusieurs inductions qui ne paraitront peut-etre pas denuees de quel- que interet. EXAMEN ET ANALYSE DE l'eAU ET DE LA MATI^RE TERREUSE TOMBEES ET RECUEILLIES A LA VERPILLIERE (iSERe) . La pluie terreuse a ete observee a La Verpilliere, dans la matinee du samedi 17 octobre. Apres sa chute, toutes les plantes etaient recouvertes d'une couche de boue ayant I'apparence de I'argile ordi-' naire jaunatre. M. Faure, maitre de poste a La Verpilliere, lequel avait ete temoin de ce remar- quable plienomene, prit soin de recueillir lui- meme, sur les feuilles des choux de son jardin, une certaine quanlite de I'eau pluviale et de la matiere terreuse qui y avait ete retenue, et ne s'e- tait point melangee avec la ferre de la surface du sol. Enfermees dans une bouteille, ces ma- tieres furent immediatement adressees a M. Andre, 8 M^MOIRE pharniacien a Lyon, qui a bien voulu me les re- mettre pour que j'en fisse I'analyse. La quantite d'eau nielangee a la matiere terreuse etait d'environ un demi-lilre; par le fait du me- lange el de la suspension de la matiere terreuse, elle devenait tres trouble quand on agitail la bou- teille. Examen de I'eau tenant en suspension la ma- tiere terreuse. J'ai d'abord filtre le liquide avec un filtre prealablement lave a Tcau distillee bouil- lante ; puis, I'eau obtenue par filtration, et qui alors etait limpide, a ete essayee par les reactifs suivants : REACTIFS. RESOLTATS. 1. Azolate de baryte, avec ad- Trouble tres leger ; par le re- dition d'acide azolique. pos, tres faible precipite. 2. Azolate d'argent avec addi- D'abord opalioite, puis trouble tioD d'acide azotique. assez pronouce. 3. Oxalate d'aramoniaque. Trouble tres prononco, puis precipite abondanl. 4. Teinlure alcoolique de bois Vive coloration violette. d'inde. 5. Sulfate de cuivre. Trouble, puis depot bleuaire abondaut. 6. Chlorure de calcium. La limpidile du liquide n'est pas iroublee. 7. Ammoniaque liquide. Trouble immediat, a peine sen- sible ; aprcs une demi-heure, 8, Chlorure d'or. DE M, DUPASQUIER. 9 trouble tres prononce, pre- cipite en parlie adherent au verre. Quelques goultes de solution d'or ont ete ajoutees a i'eau, de nianiere a lui communi- quer une legere coloration jaune ; puis, on a sourais le liquide a rebullilion ; blentot ils'esl colore en violet, nuance qui s'esl de plus en plus pro- noDcee, et de maniere a arri- ver au violet noiratre ; par le repos, il s'est depose de I'or metallique, et le liquide s'est decolore. 9. Ni la teinlure d'iode I'acelate de plorab Dl n'ont indique de trace d'acide sulfhydrique ou d'un sulfure. 10. Le sulfate ferreux avec ad- dition d'acide sulfurique n'a indique aucune trace d'a- zotate. De ces essais, il resulte que I'eau recueillie a La Verpilliere n'avait nullement la purete ordinaire de I'eau de pluie ; qu'elle conlenait une trace assez notable d'un sulfate et d'un chlorure (Essais 1 et 2); qn'elle tenait en solution beaucoup de bi-car- bonate calcaire (Essais 3, A, 5, 6 et 7), une trace de sel de raagnesie (Essai 7), et une proportion assez forte de matierc organique (Essai 8), raais 10 M^MOIRE point d'acide siilfhydrique ou de sulfure (Essai 9), et point d'azotate d'ammoniaque (Essai 10), Quant a la matiere terreuse separee par le filtre, elie presenlait, apres son lavage prealablc a I'eau distillee et sa dessication, une assez grande quan- tite de debris organiqnes parftiitement visibles a la vue simple. Cette matiere a etc soumise a ['analyse quanti- tative ; on a opere sur un gramme, qui a donne les produits suivants : gramme. Silice 0, 545 Alumine 0, 071 Peroxyde de fer hydrate. 0, 079 Carbonate de chaux . . 0, 2f.5 Carbonate de magnesie. , 0, 015 Debris organiqnes. . 0, 075 gramme. 1, 000 EXAMEN ET ANALYSE DE l'eAU ET DE LA MATIERE TERREUSE TOUIBEES ET RECLEILLIES A MEXIMIEtX (aIn). La pluie de terre a ete observee a Meximieux le 17 octobre, a huit heures du matin, par un le- ger vent du sud. La veille, le meme vent avait souffle avec beaucoup de force, et avait ete suivi DE m. nUPASQUIER. tl d'uii orage violent. Apres la pluie lerreuse, toule la vegetation paraissait uniforniement couverte de boue. Les vitres des habitations, du c6te du sud, etaient toutes salies par nne couche de terre jaii- natre. En ce moment meme entrailaMeximieux un bataillonquiserendait dans les environs de Geneve : tons les soldats paraissaient converts de boue. M. Vezu, proprietaire a Meximieux, lequel avait ele temoin de cette pluie de matiere terreuse, s'empressa d'en recueillir sur les feuilles des choux de son jardin, en meme temps qu'une certaine quantite de I'eau pluviale qui I'avait accompagnee dans sa chute. Le flacon qui renfermait ces ma- tieres, m'ayant ele remis par M. Vezu, ancien pre- parateur de chimie a I'ecole de medecine de Lyon, j'ai fait I'examen et I'analyse de son contenu, avec I'assislance de cet habile pharmacien. Voici quels ont ete les resultats de notre Ira- vail analytique. Exarnen de I'eau tenant en suspension la ma- tiere terreuse. Cette eau, separee de la matiere terreuse par un filtre prealablement lave a Teau bouillante, s'est comportee de la maniere suivante avec les reactifs ci-apres indiques : REACTIFS. RESULTATS. 1. Azolate de baryle, avec ad- Pas de reaction sensible, dition d'acide azotique. 12 miiuoiRE 2. Azotate d'argenl avec addi- Leger nuage. tioD d'acide azolique. 3. Oxalate d'ammoniaque. Trouble tres prononce, puis, precipite abondant. 4. Teinlure alcoolique de hois Vive coloration violette. d'Indo. 5. Sulfate do cuivre. C. Chlorure de calcium. 7. Ammoniaque liquide. 8. Chlorure d'or. Trouble, puis precipite bleualre aboudant. La limpidite du liquide n'est pas troublee. Pas de trouble sensible imrae diateraent, niais par le repos, trouble abondant et precipite adherent au verre. Soumis a I'ebullition, lo liquide a legerement bruni , mais d'une maniere tres peu sen- sible. 9. Ni la teinlure d'iode, ni I'a- celate de plomb n'onl indique de trace d'acide sulfbydrique ou de sulfure. 10. Le sulfate ferreux, avec ad- dition d'acide sulfurique, n'a indique aucune trace d'a- zotate. De ces essais il resulte, que I'eaii soumise a raclion des reaclifs, qiioique moins impure que la prccedcnte, particulierement sous le rapport de la matiere organjque, n'avait nulleraent les carac- teres ordiiiaires de I'eau pluviale, puisqu'elle te- DE M. DUPASQUIER. 13 nait en solution beaucoupdebi-carbonatede chaux, comrae le demon trent les essais 3^ 4, 5, 6 et 7. Quant a la matiere terreuse separee par le filtre, elle etait jaunatre et paraissait melangee de debris organiques, mais en bien moindre quantile que dans celle tombee a La Verpilliere. Soumise a I'a- nalyse de quanfite, on n'a pu operer que sur 200 milligrammes de matiere, mais en mullipliant par cinq le chifFre des produits obtenus, on est arrive aux resultats suivants, representant un gramme de matiere terreuse. gramme. Silice 0, 520 Alumine 0, 075 Peroxyde de fer hydrate. 0, 085 Carbonate de chaux. . . 0, 265 Carbonate de niagnesie. . 0, 020 Debris organiques. . . 0, 035 gramme. f, 000 REMARQUES. Ce qui frappe d'abord dans les resultats du double examen chimiquedont les details viennent d'etre rapporles, c'est I'impurete anormale de I'eau de pluie tombee avec la matiere terreuse. Mais 14 UI^!UOIRE celte circoustance s'explique naturellenient par le contact de I'eau atniospheriqiie avcc les niatieres organiques (1) et inorganiques qui liii etaient me- langees.La quantite de bi-carbonate calcaire tenue en solution dans I'eau de pluie, recueillie soit a La Verpilliere soit a Meximieux, quantite qui s'e- levait a peu pres a la uioyenne de celle qu'on rencontre d'ordinaire dans les eaux de source des terrains calcaires, serable deruontrer, en outre, que le contact de I'eau atmospherique avec les ma- tieres terreuses et organiques qui I'accompagnaient adii elre prolonge assez longuenient. Cette quantite remarquable de bi-carbonale de chaux de I'eau de pluie, se trouve d'ailleurs parfaitement en rapport avec la forte proportion de carbonate calcaire des deux matieres terreuses analysees. Une autre remarque, non raoins iraportanle, ressort encore du resultat des recherches chimiques auxquelles je me suislivre : c'est I'analogie de com- (i) L'eau de pluie recueillie a La Verpilliere, etait, comme on I'a VII, chargee de matiere organique en solution. La dilTerence qu'elle presenlail sous ce rapport, avec celle recueillie a Meximieux, s'explique d'abord par la plus forte proportion de debris organiques trouves dans la matiere terreuse de La Verpilliere, ensuile, par celte circoustance accidcntelle, et que je ne dois pas omettre, qu'il se trouvait dans la bou- teille envoyee dc la Verpilliere, une chenille et un petit colimacon, de- taches certainement des feuilles de choux sur lesquelles l'eau de pluie avait ele recueillie, et qui etaient evidemnient etrangers aux matieres tombees avec cette eau. DE M. DUPASQUIER. 15 position des deux matieres terreiises analysees^ malieres tombees cependant a une distance de plus de quarante kilometres. Cette analogic de com- position deraontre en eifei que la matiere lerreuse n'avait point ete soulevee par les vents a peu de distance du lieu oii elle est tombee, raais qu'elle avait du etre transportee (peul-etre de fort loin) par un ou plusieurs nuages, d'oii elle est tombee a plusieurs reprises, sur plusieurs points des de- partements de la Drome, de I'lsere, du Rhone el de I'Ain. Un fait que je tiens d'une personne eclai- ree, digne de toute confiance, donne d'ailleurs beau- coup de certitude a cette opinion : c'est qu'a Lyon (et probablement il en a e(e de raeme dans d'au- tres localites), la pluie melangee de matiere ter- reuse est tombee, le matin, dans un moment de calme, oii le vent du sud ne soufflait qu'avec tres peu de force. Mnsi, la personne que je viens de mentionner a constate par elle-meme cette circons- tance importante, le 17octobre, a huitheuresdu matin, au Jardin-des-Plantes de Lyon, oii elle a ete t.emoin de la pluie terreuse qui s'est effectuee dans ce moment. En rentrant a son domicile, cette per- sonne s'est apergue que son parapluie etait par- lout reconvert d'une couche uniforme, et nulle part interrorapue de matiere terreuse. Des fails et des reclierches qui precedent, il est 16 M^.MOIRE UE M. DUPASQUIER. permis de conjecturer enfin,et cela surtout, d'apres le melange de debris organiques avec la matiere lerreuse , que celle-ci n'avait d'autre origine que la poussiere enlevee par une Irombe a la surface du sol, et porlee ainsi dans des nuages, oii, re- lenue par I'elal electrique des vapeurs, elle a pu etre transportee a des distances considerables, pour lomber ensuile avec la pluie, lorsque, par I'efFet de I'agitalion des vents, et sous i'influence directe du refroidissement de I'atmosphere, ces vapeurs onl passe a I'etat de goutteletles liquides. 22 mars 1847. EMPLOI DU CHLORUKE D'OR APPRtCIER LA PRESENCE DE LA MATIERE ORGANIQUE , EN SOLUTION UANS LES EAUX ORDINAIRES ; M. ALPH. UUPASOUIER. Les eaux ties rivieres, des sources, des piii(s, etC;, contiennent toules line proportion plus ou moins grande de maliere organique en solution. Quand la quantite de eelte niatiere est tres faible^ ce qui est le cas le plus ordinaire, sa presence est insignifiante, soil au point de vue de I'eniploi hygienique de I'eau, soit a celui de son usage in- dustriel , et dans ce cas , la presence de cette quantite niinime, et en quelque sorle normale, ne sauraitetre deniontree par I'eniploi des reactifs: on ne la reconnait en effet qu'en pratiquant I'ana- lyse quantitative de I'eau. Mais il arrive assez souvent que les eaux ordi- ToME n. 2* 1 8 MEMOIRE naires se trouvent chargees de maliere organique, d'uiie maniere anormale, et dans ce cas, il peui resuller de leiir usage de graves iucoavenients, soil pour la sanle, soit pour quelques emplois de ces eaux dans I'industrie. II y a done un inleret reel a pouvoir reconnaitre , par un moyen d'une ap- plication simple et facile, la presence de cette matiere organique, en proportion plus qu'ordi- naire dans les eaux. L'essai de ces eaux par I'a- zotate d'argent, corame je m'en suis frequemment assure dans mes nombreuses recherches sur les eaux potables, ne donne que des resultats incer- tains et trompeurs; quant a lenr evaporation a siccite^, et a la calcination de leur residu, qui de- vienl noiralre quand la matiere organique etait un peu abondante, c'est un nioyen long a prati- quer, et dont le resultat est d'ailleurs assez peu satisfaisant. Apres avoir assaye inutilement divers moyens chimiques pour deceler la presence de cette pro- portion anormale de matiere organique dans les eaux, j'ai trouve que I'emploi du chlorure d'or pouvait atleindre ce but, ce reactif donnant des indications bien tranchees et qu'on pent considerer corame certaines. La pensee d'employer le chlorure d'or m'a ete suggeree par cette remarque des per- sonnes quis'occupenl du daguerreotype, et qui m a DE M. DUPASQUIER. 19 ete communiquee par M. Glenard, que le chlorure d'or se Irouve altere et decompose, quand on fait usage pour le dissoudre de I'eau de condensation de certaines machines a vapeur, ou de toute autre eau distillee, contenant une raatiere organique en solution. Voici du reste comment je procede pour re- connaitre par le chlorure d'or la matiere organique en proportion anormale dans les eaux. — J'intro- duis dans un petit ballon, de 25 a 50 grammes de I'eau a essayer, puis, j'y ajoute quelques gouttes d'une solution, solution consentree de chlorure d'or, de maniere a lui communiquer une legere teinte jaundtre ; ensuite je fais bouillir le li- quide. Si I'eau ne conlient que la quanlite or- dinaire de raatiere organique des eaux potables, elle conserve sa nuance jaundtre, qui reste pure, meme en prolongeant I'ebullition. Si , au con- traire, I'eau renlerme une proportion anormale de matiere organique , elle hrunit d'abord , puis prend une teinte violette , hleudtre, qui an nonce la decomposition du sel d'or par la matiere orga- nique. En prolongeant I'ebullition, la teinte vio- lette ou bleuatre se prononce de plus en plus, si la proportion de la matiere organique est conside- rable. Mais la coloration un peu brunatre ou ver- datre du liquide, suffit seule pour donner la certi- 20 MEIttOIRE .Hide que la luatiere organique depasse la proportion qui lui est ordinaire. En. pratiqiianl ces essais avec le chlorure d'or, il est de precaution essentielle d'einployer la solu- tion de ce sel sans exces d'acide chlorhjdrique, lequel s'opposerail;, comme je m'en suis assure, a la reaction decomposante de la matiere orga- nique. Assez souvent pendant I'ebullition un pen pro- longee de I'eau coloree par le chlorure metallique, il se precipite de I'oxyde d'or, du a la reaction du carbonate calcaire sur ce sel. Dans ce cas, si le chlorure d'or n'est pas en quantite un peu sura- bondante, le liquide pent se decolorer; ou si la proportion est plus forte, la nuance jaune pent etre modifiee par un leger trouble qui se manifesto dans le liquide. Pour distinguer ces efFets de la reaction decomposante produite par la matiere organique, on pent alors ajouter au liquide une ou deux gouttes d'acide chlorhydrique pur, lequel dissoudra imniediatement I'oxyde d'or, et le liquide reprendra aussitot son apparence pr\na\ti\e^ sil ny a pas eu decomposition du sel d'or par de la ma- tiere organique. Mais une fois que I'or du chlorure a ete ramene a I'etat raetallique sous I'influence de Ja matiere organique, il ne se dissout pas comme son oxyde, dans I'acide chlorhydrique, et le liquide DE M. DUPASQUIER. 21 reste violet, violet-bleuatre, violet-brunatre ou ver- datre, quand il y a un assez grand exces de chlorure d'or. Cependant si I'eau contienl une trace d'un nitrate, et qu'on fasse bouillir de nouveau, I'or peut alors se dissoudre. On peat faire et on ni'a fait cette objection, que les nialieres organiques n'ont pas toutes une action decomposante, egale sur le sel d'or; mais cette objection est sans valeur, si Ton considere qu'il ne s'agit que de la niatiere organique contenue dans les eaux naturelles, laquelle est toujours de la na- ture de Vululmine ou de la geine, et provient evi- demment du lavage des matieres vegetales et ani- males en decomposition plus ou moins avancee, et le plus souvent parvenues a I'etat de terreau, lesquelles se trouvent dans les lerres ou s'infil- trent les eaux de pluie, ou bien encore dans le sol des villes baignees par des rivieres qui alimentent leurs puits et leurs Fontaines. Dans toutes ces cir- constances, de nieme que lorsqu'elle provient de I'infiltration des liquides des fosses d'aisance, des mares, des cloaques, des egoiits, etc., la matiere organique, resultat d'une decomposition spontanee de produits vegetaux et animaux, exerce toujours une action decomposante tres prononcee sur le sel d'or. Du reste, j'ai fail des essais assez nombreux 22 M^MOIRE avec de I'eau distillee, a laquelle j'ajoulais soil de I'urine recente, soit de la gelatine, soit dela mie de pain, soit d'autresmatieres organiques non alterees par la putrefaction. — Ces raatieres decorapo- saientgeneralenient lesel d'or, mais le plus souvent apres une ebullition tres prolongee. — J'ai fait bouillir aussi dans Teau distillee une pincee de tourbe, et, dans un autre essai, un peu de terre vegetale: le liquide filtre, Iraite par le chlorure d'or, a pris alors tres rapidement une coloration violetle-bleuatre (1). De ces essais coiuparatifs, il est done resulte que le chlorure d'or pent elre decompose par des raa- tieres organiques non alterees, mais en general plus difficilement que par celles qui sont le re- (i) J'ai lrail6 aussi, par le chlorure d'or, quelques eaux distillees prises dans une bonne pharmacie ; voici les resultats que j'ai ob- tenus : L'eau de roses et I'eau de menlhe poivree out produit la ih'counposi- tion du sel d'or en 6 ou 8 minutes : le liquide est devenu vert, par le nu'lange d'lui exces de chlorure d'or avec le bleu de I'or melallique ; L'eau de melisse a donne un rcsullat analogue, mais beaucoup moins prononce ; L'eau de lailue et l'eau de tilleul out pris une legere coloration brune ; L'eau de planlin el l'eau de lis n'out pas reagi sensiblement sur le sel d'or. II resulte de ces essais que Taction decomposante n'csl bicn prononcee qu'avec les eaux distillees qui conticnnent une buile essenlielle. DE M. DUPASQUIER. 23 sultat d'une decomposition spontaiiee de debris ve- getaux et aniinaux, et analogues par consequent a la matiere organique tenu en solution dans les eaux ordinaires ou naturelles. NOUVEAl MOYEN POUB RECONNaItRE la presence El' MEME APPROXIW A TIVEMENT LA QUANTITE DU Bl-CARBONATE DE CHAUX, TE^U EN SOLUTION D4NS LES E&UX : PAU M. ALPH. DUPASQUIER. Dans la note que j'ai conimuniqiiee a I'Acadetnie des Sciences, en mars 1846, sur V importance et rutilite du bi-carhonate de chaux, contenu dans les eaux potables, j'ai nientionne la tei?iture alcoo- lique de bois d'Jtide, comnie elant un excellenl reaclif pour reconnailre les moindres traces de ce sel. Mais il est necessaire d'etre prevenu en en fai- sant usage, que la coloration violette, produile avec la matiere colorante naturellement jaune de ce bois, pent etre deterniinee par toute autre subs- tance alcaline, aussi bien que par le bi-carbonate de chaux, ce qui n'erapeche pas, du reste, que Tome 11. 2 * '■'« 26 MEMOIRE la teiiUure de bois d'Inde ne puisse servir pour deceler ce sel calcaire dans les eaux potables, car on sail que ces eaux ne contiennent generalemenl ni carbonate, ni bi-carbonate de soude ou de po- tasse. Toutefois, la possibilile de rencontrer un de ces sels alcalins, accidentellement dans une eau naturelle, ma porte a rechercher un moyen pro- pre a confirmer I'indication donnee par Thematine du bois d'Inde, relativeraent au bi-carbonate de chaux, independarnnient d'u?i carbonate ou bi- carbonate alcalin, el j'ai reussi a en trouver un, qui ne laisse aucun doute a cet egard. Ce moyen consiste dans I'emploi comparatif de deux autres reactifs, du sulfate de cuivre et du chlorure de calcium. — Lorsque j'ai reconnu, par la coloration violetle de la teinture de bois d'Inde, qu'une eau contient du bi-carbonale de chaux, pour bien m'assurer que cette coloration n'est pas accidentellement due, en tout ou en partie, a la presence d'un carbonate ou d'un bi-carbo- nate alcalin , je fais deux nouveaux essais. Je prends deux petits verres contenant de I'eau es- sayee par le bois d'Inde : dans le premier, Je verse un peu de solution de sulfate de cuivre DE M. DUPASQUIER. 27 (sans exces d'acide) ; et dans le second, une solu- tion de chlorare de calcium. Dans le cas, d'ailleurs a peu pres general, ou lean n'est rendue alcaline que par du bi-carbonale de chaux, ce sel decom- pose le sulfate de cuivre, et il se forme un depot bleuatre de carbonate cuivrique, lequel indique, par sa plus ou moins grande abondance, la pro- portion du bi-earbonate calcaire. — Dans le raeme cas, la solution de chlorure de calcium ne trouble nullement I'eau essayee, qui reste limpide. Mais, s'il se Irouvait par hasard du carbonate ou du bi- carbonate de sonde ou de potasse dans I'eau es- sayee, il se formerait, par I'addition du chlorure de calcium^ un trouble d'autant plus prononce, qu'il y aurait une quantite plus grande du sel al- calin. — Ce double essai donne done la certitude, ou qu'il n'y a dans I'eau que du bi-carbonate de chaux, ou que ce sel calcaire se trouve accompa- gne d'un bi-carbonate alcalin , circonstance qui ne se rencontre pas d'ordinaire dans les eaux po- tables, mais qui existe dans toutes les eaux mi- nerales alcalines gazeuses. Ici, je dois faire une reuiarque dont il est utile de tenir comptc dans I'essai qui vient d'etre in- 28 M^MOIRE dique. — Dans le cas oii la quantite de bi-carbo- nale de sonde ou de polasse associe au bi-carbo- nale de chaux serait tres niiuime, comme par example de quelques centigrammes seulement par litre d'eau, il pourrait arriver que I'acide carboni- que libre, qui depasse toujours un peu, surtout dans les eaux de source, celle necessaire a la solu- tion du carbonate de chaux, empechat la precipi- tation de celui qui se forme, dans I'essai indique, par la reaction^du bi-carbonate alcalin sur le chlo- rure de calcium. Si done I'addilion de chlorure de calcium ne produit point de trouble dans I'eau, pour s'assurer qu'il n'y existe pas une quantite minime de bi-carbonate de sonde ou de potasse avec le bi-carbonate calcaire, on chauff'era dans un tube ferrae par un bout, 10 ou 15 grammes de I'eau melangee de chlorure de calcium et reslee limpide, et on elevera peu a peu la temperature, sans arriver toutefois a une ebullition complete : par ce moyen, et en agitant frequemment le tube, on chassera I'exces d'acide carbonique^, sans pre- cipiter le bi-carbonate calcaire primitif de I'cau essayee. S'il existait un peu de bi-carbonate de sonde ou de polasse avec celui-ci, I'eau se trou- DE M. DUPASQUIER. 29 hlerait dans toute sa masse par le fait de la preci- pitation du carbonate de chaux, forme aux de- pens du chlorure de calcium et du bi-carbonate de soude ou de potasse, ce qui n'arrivera pas si I'eau ne contenait que du bi-carbonate de chaux sans trace de bi-carbonate sodique ou potassique. — Le bi-carbonate de chaux primitif ne se precipite en partie qu'apres quelques minutes d'ebullition, et encore il adhere alors aux parois du tube, et I'eau, dans sa masse, reste limpide. Si Ton pratique le meme essai avec une eau mi- nerale alcaline gazeuse, corarae les eaux de cette nature contiennent generalement leur volume d'a- cide carbonique libre, celui-ci pent empecher la precipitation par le chlorure de calcium, si I'eau ne contient qu'une tres faible proportion de bi- carbonate de soude. C'est ce qui arrive, par exeni- ple, avec I'eau de St-Galmier (Loire), qui ne con- tient que vingt-quatre centigrammes (environ cinq grains) par litre de bi-carbonate de soude. Avec I'eau de Vals, au contraire, qui renferme plus de cinq grammes de bi-carbonate sodique, le chlo- rure de calcium donne immediatement un pre- cipite abondanl de carbonate de chaux. Si done. 30 m^iuoiRE en essayant une eau gazeuse naturelle, ou n'avail pas de precipite par le chlorure de calcium, on chaufFerait le melange dans un tube, on chasse- rait peu a peu I'acide carbonique en exces (sans arriver a I'ebuUition complete), et la reaction qui donne lieu au trouble du liquide se prononcerait. Avant de terminer cetle note, je dois encore prevenir que le bi-carbonate de chaux, dans les eaux potables, est generalement associe a quelques traces de bi carbonate de magnesie. Or, celui-ci agit, dans I'essai indique, absolument comme le bi-carbonate calcaire. Mais ce fait est de nulle importance, quand on essaie les eaux dans un but hygienique ou tinctorial, car I'influence du bi-car- bonate magnesien, soit surl'organisme de I'homme et des animaux (1), soit sur les malieres colorantes, est tout-a-fait analogue a celle du bi-carbonate de chaux. D'ailleurs, la quantite du bi-carbonate de magnesie est toujours extremement minime, pour ne pas dire insignifiante, dans les eaux potables. 8i Ton voulait loutefois s'assurer de sa proportion, (,i) Le carbonate de magnesie salnreles acides libres de I'eslomac com- me le carhonate de chaux, el Ton sail qu'il entre dans la composition des OS une petite proportion de carbonate et de phosphate de magnesie. DE M. DUPASQUIEK. 31 relative a celle du bi-carbonate de chaux, on pour- rait precipiter ces deux carbonates par I'ebullition de I'eau, puis dissoudre le precipite par un peu d'acide sulfurique ou d'acide chlorydrique; on re- connaitrait ensuite la magnesie dans la solution, par les moyens ordinairement employes pour la recherche de cette base. DES ll.EUVES ET DE LEUR INFLUENCE; DISCOURS I)F. RECEPTION A l'aCADEMIE DE lYON, Par M. LORTET, nOCTEUR MEDFCIN. Addidit et fontes , ct stagna immetisa , lacusque : Fluniinaquc obliquis cinxit declivta ripis , Quae diversa locis partim sorbentut- ab ipsa ; In mare perveniunt partim Ovid. Metam. Lih. t, i. Qu'est-ce qu'un fleuve ? Est-il raisonnabie de poser cette question? Quel homme ne connaitpas un cours d'eau qui, a partir d'une region elevee, s'ecoule dans une mer ou se perd dans une depression du globe ? On connait de la meme maniere un rocher ou du sable, un arbre, un animal, un homme. Tons ces mots reveillent dans notre esprit les idees types, les images symboliques de ces etres, independantes des varietes innombrables que pre- senteut les especes et les individus. Nous en avons des notions claires et precises. Mais ces notions sont insuffisantes ; si on demande en quoi different Tome 11. 3* 34 DES FLEUVES un mineral, iiii vegetal, un animal, en qiioi difFere une roche d'une autre roche , un arbre d'un autre arbre , un animal d'un autre animal , en quoi I'homme se distingue de tons les animaux ? Pour repondre a ces questions, la simple con- naissance due a la contemplation de ces objels ne suffit pas. 11 faut alors connaitre la composition dcs mineraux les rudiments des organes du ve- getal et de I'animal, il ne faut pas confondre les simples attractions chimiques qui se manifestent dans la matiere improprement appelee inerte, avec les mouvements propres aux premiers simptomes de la vie. II faut connaitre les formes mincrales, les modifications des organes dans les especes di- verses; il faut etudier les instincts des animaux, les facultes morales et intellectuelles de I'homme. 11 faut reunir en un faisceau les rapports de ces etres entr'eux, car les uns sont la condition essen- tielle de I'existeuce des autres. Quel aspect nou- veau presenterait le monde, si une classe entiere du regne vegetal ou du regne animal disparaissait tout-a-coup ? Chaque faniille, chaque classe d'etres est comme un article de la loi qui determine I'ensemble de la creation. Elle est en quelque sorte un des or- ganes de cetle vie generale revelee sous taut de formes variees. Dans cet ensemble des etres, aussi ET DE LEUR INFLUENCE. 35 bien que dans un individu, la destruction d'un or- gane entrainerail la modification de la vie entiere. II en sera de meme a I'egard d\in fleiive. Si on demande : ce qu'est un fleuve considere comme I'une des formes liquides dans la grande circula- tion de I'eau, soit a I'etat de vapeur^, soil a I'etat de fluide ? Quelles differences presentent les fleuves nombreux qui serpentent sur le globe? quelle est leur action sur le sol? quelle est leur influence sur les vegelaux, sur les animaux, sur la vie, sur la propagation des etres? quelle est leur influence sur Tagglomeration et les migrations des families bumaines, sur les relations des populations? Si on demande quels sont les rapports des fleuves en- tr'eux par leurs sources , par leurs cours , par leurs embouchures ? quelles influences ces dispo- sitions diverses ont exei'cees sur les relations des peuples, sur la marche et le caractere de la civili- sation? Si, considerant enfin un fleuve comme un organe essentiel a la vie qui anime la creation , on demande quelles sont les fonctions de cet organe ? Oh! alors, pourrepondrea ces questions, un vaste champ d'etudes s'ouvre devant nous, car tout est lie dans la nature, par les phases successives de cet ensemble de vie, dont tout ce qui existe est anime. Rien de plus capricieux que 1' usage dans la dis- 3G DES FLEUVES tinction des cours d'eau sous les deiiominalions de fleuves oil de rivieres. Aucune regie n'est rigou- reuse. Avec la majorile des geographes, nous ap- pellerons fleuve le cours d'eau qui aboulit a la mer. Cependanl nous renconlrons alors des fleuves tellenient petits que leur influence est nulle; quant a leur importance, ils la doivcnt aux evenements qui se sont accoinplis sur leurs rives. Sans Sparte et Rome, I'Eurotas et le Tibre n'eussenl pas ete mis au rang des fleuves. La rapidite et les directions successives d'un cours d'eau sont determinees par la configuration du terrain. Le lit du fleuve resulte de Taction de I'eau sur le sol; son caractere depend de la pente generale, de la repartition de cette pente entre les differentes vallees parcourues, et de la difference des terrains. II resulte generalement de cette action des cours d'eau sur le sol que leur coupe longitu- dinale represente une courbe dont la branche s'allonge jusqu'a la ligne horizontale de la mer. Tous les versants dont les eaux s'ecoulent vers la partie la plus declive de la vallee, composent le bassin du fleuve. Tous les cours d'eau dont la reu- nion forme le fleuve peuvent presenter autant de varietes que les vallees qui composent le bassin principal. On comprend des-lors que le caractere choro- KT DE LEUR INFLUENCE. 37 graphique dun fleuve n'est pas constant dans toute son etenduc, car une vallee appartient rarement a la jneme formation geologiquc. En outre, les plai- nes, les chaines, les plateaux modifient ce carac- tere. Malgre des differences bien prononcees, on peut distinguer dans tous les fleuves, trois parties: le cours superieur, le cours nioyen;, le cours infe- rieur. L'une d'elles peut quelquefois nuinquer. Toujours il se verse dans la nier au travers d'un delta ou dans un estuaire. Les fleuves doivenl au climat leurs differences les plus caracteristiques. La distribution de la clialeur, soil au pole soit a I'equateur, influence les fleuves aussi bien que les plantes el les ani- maux. Dans les deux zones extremes, les saisons sont marquees par I'etat des fleuves. Dans la zone moyenne les transitions sont inoins rapides, moins tranchees. Dans les zones extremes, les basses eaux coincident avecla saison du repos; les hautcs eaux avec celle de I'activite (1). Dans la zone polaire le passage d'un elat a I'autrc est tres-brusque; I'amplitude de ces mouvements est plus considerable sous la zone tropicale. Au nord, on a des debacles instantanees; entre les tro- piques, des crues progressives, prolongees, puis- santes. (i) Krifgk. Scliririeii ziir iillgi'iiicinoii Iv.illuiiuir, it ;iiilrcs passiifjcs. 38 RES FLEUVES Dans la z6ne equatoriale, I'epoque de la chaleur est celle des plus basses eaux, les grandes routes sont alors les lits des fleuves desseches. La vie est suspendue> la vegetation s'arrete, les feuilles torn- bent, les reptiles engourdis s'enfoncent dans la vase. A I'epoque des pluies, on dirait que les pul- sations des arleres se font sentir dans lefleuve; il s'eleve lentement jusqu'a I'inondation de sa vallee; la vie se reveille sous mille formes. Dans la zone polaire , i'hiver est I'epoque de I'immobilite des fleuves, de la chute des feuilles, du sommeil des animaux. Le sol est durci profon- deraent par la gelee. Les cours d'eau sont recou- verts d'une croute de glace dont la surface polie presente la voie de communication la plus rapide. C'est ce qui a fait dire a Virgile : Concrescunt siibitae currenli in tlumine cruslse, Uudaque jam tergo ferratos sustinet orbes ; Puppibus ilia prius patulis, nunc hospita plaustris. Georg. 1. HI. v. 36o. Au retour de la chaleur, le fleuve gonlle par la fusion des neiges, brise sa prison, lance au loin des glacons, entraine avec la glace de fond les vases de son lit. 11 deborde, mais rentre bientot dans ses rives. Sous la zone equatoriale, I'humidite, sous la zone polaire, la chaleur, retablissent le mouvcment. ET DE I-EUR liNFLUENCE. 39 L'homme n'esl pas etranger a I'influence de cette saison d'activite, il celebre par des fetes la reappa- rition de la vie. Dans la zone equatoriale surtout, les fleuves, par leurs iramenses debordemenls pe- riodiques, exercent une influence dominalrice sur la nature enliere et sur l'homme. Dans la zone temperee, oii les pluies sont mieux reparties entre toutes les saisons , les fleuves cachent souvenl leurs sources sous des masses d'eau con- gelee, dont la fusion prolongee entrelient une regu- larite remarquable dans le regime des fleuves, h mesure que I'eau est plus necessaire dans les plai- nes fertiles qu'ils arrosent. Suivant a peu pres la direction des lignes iso- theres, la limile de la zone polaire des fleuves s'inflechit vers le sud en allant a Test, car, en Chine, les fleuves gelent regulierement jusque vers le 34'' degre de latitude. Le plateau de I'Asie est intermediaire. Au nord, tous les fleuves appartiennent a la zone polaire, au sud a la zone tropicale. Les cours d'eau de cc plateau central ont pour caractere particulier de s'ecouler dans des lacs, dans des raers interieu- res, ou bien de se perdre sous des sables, qui doi- vent a ces eaux souterrainos la vegetation dont ils se recouvrent en certaines saisons. L'Afrique, homogene en tout, Test aussi quant 40 DES FLEUVES a ses lleuves. Tous appartiennent exclusivement a la z6ne tropicale et par leur position et par leurs caracteres. La distribution des especes siir le globe est un mystere. Nous ne chercherons pas a le penetrer, a expliquer pourquoi quelques especes , quelques families de plantes sonl cantonnees dans certains espaces sans qu'on puisse I'attribuer a I'altitude ou a la constitution geologique, (andis que d'autres sout repandues sur toute la terre. Constalons seu- lement que chaquebassin de fleuve possede quel- ques especes qui lui sont propres etne franchissent pas les chaines encaissantes. Lors de ses deborde- ments le fleuve tend a propager ces especes de haul en bas et d'une rive a I'autre. Ces vegetaux, autant que la physionomie parliculiere au cours d'eau, impriment un caractere special a ses rives, et en- irent pour beaucoup dans les resseniblances dc deux bassins. 11 en est de meme pour les animaux, un lleuve n'est pas une barriere. Les raemes especes habi- tentles deux rives. EUes suiventle cours d'eaudans leurs peregrinations; c'est meme en le remontant jusqu'a sa source qu'elles passent d'un bassiri dans un autre. Si une famille, une tribu de I'espece humainc arrive dans une vallce, elle s'etablil sur les rives ET DE LEUR INFLUENCE. 41 clu fleuve. Elle y peche le poisson, dont I'Ocean liii envoie a certaines epoques d'abondantes provi- sions. Aussitot qu'im sauvage creusant un canot, a invente rinstriiment qui rendra rhomme maitre du monde, il peut facileraent traverser d'urie rive a I'autre. Loin d'etre line barriere, ce cours d'eau est une route commode. Celte eau qui, sans cesse arrive du haut de la vallee et fuit devant ses yeux, quels desirs reveille-t-elle en lui? II vent connailre ' les contrees d'oii elle vient et celles oii elle va. II le peut maintenant; il parcourt de grands espaces sans fatigue; le courant de cette eau est pour lui un guide siir. Bientot il connaitra non seulemenl une partie du fleuve mais encore ses affluents. II rencontrera d'aulres tribus; il en resultera des rapports de confraternite ou des querelles et la guerre. Peu importe, ces tribus se resserreront s'organiseront, leur contact excitera cliez elles le developpement des facultes sociales. Ce fleuve fournit a I'homme I'occasion de fairc des observations importantes. Ses crues ou sa con- gelation periodiques coincident avec la (empera- tiire, avec les pluies, avec le retour de la vegetation, avec le passage des oiseaux et des poissons voya- geurs; elles le conduisent a coordonner, d'apres les phases regulieres du mouvcment des eaux, tons ces phenomenes qu'il lui iinporte de prcvoir. U2 «ES FLEUVES Toutes ces tribus, soit melangees, soit isplees, presenteront sur les deux rives une populalioii homogene soumise aux memes influences, aux memes habitudes. Si des differences tranchees exis- tent, on les remarquera entre les habitants de la partie superieure et ceux de la partie inferieure du bassin. Le Guaraune amphibie perche sur le pal- mier Mauritia du delta de I'Orinoko, ne ressem- blera jamais a I'habitant des Apures. Le Provencal differera toujours du Bourguignon et du Valaisan. Cetle population homogene developpee dans un bassin n'en sortira-t-elle que poussee par la ne- cessite? sera-ce par trop de plenitude qu'elle de- bordera dans les bassins voisins? Non, riiommc nieme sauvage n'est pas mii par la seule neces- site de se nourrir. 11 est comme I'enfant a I'aspect d'une chaine de montagne; il veut voir le pays silue au dela. Quand il le faudra, il abandon nera son canot pour franchir les cataracles du cours superieur. L'liorame a hate de connaitre toutc letendue du champ alloue a sonactivite; \espi- ritus movens le pousse toujours en avant. Dans une vallee nouvelle, il renconlrera des cours d'eau qui le rameneroiit a son fleuve, peut-etre aussi le conduiront vers d'autres climals et vers d'aiitres iners. Dans les contrees sans fleuves , sans grandcs ET DE LEUR INFLUENCE. 43 Vallees, coupees par des Wadys temporaires, par des failles arides ou fleuves satis eau (I), ainsi que le disent les Arabes, le developpement de la popu- lation suivra une autre direction. La tribu errante, la faniille nomade sera la forme permanente de la societe. Un fleuve peut elre considere comme une cause determinante de I'agglomeration des populations. Les tribus, les families se confondent dans la grande famille qui habite le bassin. Mais, avant d'entrer dans les details, examinons quelles genres de rap- ports existent entre les fleuves. 1° Un fleuve peut etre isole, enferme dans sa vallee. Tel est le Nil. 2° Des jBleuves peuvent etre par alleles. Tels sont le Mekaum, le Menam, le Saluen, I'lravadi dans I'Indo -Chine. Tels sont les fleuves oceaniens de I'Espagne. 3" Embrassants. Les sources et les embouchures sont rapprochees. Leurs cours sont opposes par leur.s concaviles. Tels sont le Hoang ho et le Yang-tse- Kiang en Chine, le Tigre et I'Euphrate. 4" Convergeants. Les sources sont eloignees et les embouchures rapprochees. Tels sont le Gange et le Brahamputra dans ITnde. (i) Biihr l)iln ninh. 44 DBS FLEUVES 5" Allernes. Leiirs cours en parlic paralleles se dirigent dans des directions opposees. Tels sonl la Loire et le Rhone. 0' Opposes. Deux fleuves ayant leurs sources dans la menie chaine coulent vers diiFerentes mers dans des directions opposees. Tels sont le Rhin el le Rhone, la Vistule et le Dniester, la Colombic ct le Makensie. 1° Divenjeanls. A partir d'un massif on ils on! leurs sources, deux fleuves s'ecartenl sous un angle plus ou raoins ouvert. L'Amur el le Jenisei, Ic Gauge et I'indus, le Rhone et le Po. 8" Rayonnants. Plusieurs fleuves ayant leurs sources dans une meme chaine, s'en eloignent sous differentes directions. Le Rhin, le Danube^ le Po et le Rhone. Si nous jetons maintenant un coup d'oeil sur les diflerents centres.de civilisation en comrnen(,*ant parl'orient ; nous verrons avec quelles dispositions fluviales ils coincident. L'un des plus anciens et des plus remarquables par le caractere de la civilisation, est sans contredit la Chine. Cette civilisation a commence entre le Hoang-ho et le Yang-tse-Kiang, vers la partie in- ferieure de leurs cours, la ou le pays est convert d'un reseau de rivieres el de canaux, dans le Ho- n;m. CeUe grande Mesopotamic est a lalettre Tcni- ET I)E LEUR mFLUENCE. 45 pire (lu milieu ou le Tschung-Kue (1). II a eu pour noyau le bassin de deux grands fleuves en rapporl par leurs sources et par leurs embouchures. 11 ren- ferme des chaines elevees et presque tons les cli- mats. II fournit des productions variees qui suffi- sent a (ous les besoins physiques de ces troupeaux d'hommes. Les habitants sont restes isoles dans leur petit monde , dans leur immuable fatuite ; pour eux les Barbares sont les peuples qui n'adop- tent pas leur calendrier. Comme les deux fleuves se contournent en arrosant un bassin comraun, de meme ces peuples se sont replie dans leur egoisme etroit, ils ont tourne dans ce cercle physique, et dans le cercle de leur organisation sociale, de leurs sciences, de leurs arts, separes du monde ausssi bien par leur langue que par la configuration de leur territoire. De la resulte cette stabilite, cette immuabilite associee a une activite prodigieuse. Mais I'intelligence humaine a moins de part que rinstinct animal pour exciter cette activite dirigee exclusivement vers des interetspureraent raateriels. (3) De cette multitude de cours d'cau naturels et artificiels resultant Taction universelle du gouvernement, runiformile des mcrurs, des usages, de la maniere de vivre , des industries, des raoyens de transport, etc. L'erapereur entretient sur les canaux io,ooo barques et 200,000 ma- riniers. Une partie notable de la population habite sur I'eau. Cette navi- gation interieure a eloigne les Cbinois de la mer dont ils ont horreur et avec raison, etantles plus raauvais marins dii monde (H. Ellis. Voy.). 4G UES FLEUVES Vers la partie moyenne du cours du Gange, au- dessous de son confluent avec le Sone, nous ob- servons un autre centre de civilisation non inoins antique. L'empire des Prasiens fut le berceau du aionde indien, et la celebre residence Palibothra brilla d'un vif eclat. La se developperent les lan- gues, les ecritures sacrees, les speculations pliilo- sophiques des Brahmanes. Des coninaunications faciles etaient ouvertes au sud jusqu'a Ceylon; au nord, jusqu'a Cachemir etdanslebassin de I'lndus a peine separe de celui du Gange. L'irradiation ci- vilisatrice s'etendit jusqu'aux extreraites de I'lnde. Le doraaine du fleuve est la patrie de I'Hindou (1). La deesse Ganga est I'objet principal du culte; les neiges qui recouvrent ses sources sont le sejour des dieux; son eau vseule est pure, son eau seule est sainte, indispensable au culte. Toute la nature participe a cette saintete; elie revet toutes les for- mes, celles des poles aussi bien que celles des tro- piques ; chacune d'elles est pour I'Hindou une fornae ou une attribut de la divinite (2) . Ici la nature doniine I'espece humaine comme une mere, comme une nourrice; elle domine son corps et son esprit. (i) Ritler Endkunde. (2) Le maliometan Abu-Fazil s'ccrie : « O toi qui recherches la sa- gesse , apprends ici que chaque point de la creation est un temple su- blime que la divinite a eleve , aCn que rhomine n'erre pas inutilement pour arrivcr au but, >» ET DE LEUR INFLUENCE. 47 Toute autre influence glisse sur I'Hindoii sans le modifier. Alexandre et ses Grecs recoivent sans rien lui donner; les Musulmans renversent ses temples dans des flots de sang, les Anglais s'attachent a lui comme une plante parasite; son inertie resiste, il embrasse le sol sacre , il prosterne son front dans le limon du Gauge, il se purifie dans ses eaux , et reste toujours Hindou. Cette contree fut aussi la patrie de Buddha. Les persecutions des Brahmanes propagerent le Rud- dhisme au nord et au sud de I'lnde, jusques dans la Chine et dans le Japon. Le Tubet lui dut sa ci- vilisation. Ce plateau, eleve jusqu'a la region des neiges ayant regu un alphabet avec sa religion, de- vint lui-meme un centre de civilisation. Cette re- ligion fut adoptee par les peuples du versant inle- rieur de I'Asie, mais elle n'a pu modifier cette vie nomade imposee par la constitution physique de ce versant ferme, et en partie sans cours d'eau. La Mesopotamie, la Syria aux deux fleuves (1) des Hebreux, s'ofFre encore a nous comme le siege remarquable d'une antique civilisation. La vallee dans laquelle elle est comprise verse ses eaux dans le Tigre et I'Euphrate , mais elle est ouverte au monde. Cette grande vallee est comme la coii- (i) Aram iiaharaiui, Genese xxiv, v. lo. 48 DES ELEUVES tinuation de la valiee oceanique du golfe persique ; elle est une depression entre les deux mers , une grande route enlre I'lnde et I'Europe (1). Elle ne s'enfonce pas dans rinterieiir d'un vaste continent; elle est en rapport avec plusieurs mers. Rien ici n'est immuable; des empires, des peuples se sont succedes et ont laisse , on pent le dire , plusieurs couches de civilisation. Dans la valiee du Nil , lAfrique nous presenle un exeraple pent - etre unique et non moins ca- racleristique. Le tiers superieur de ce fleuve isole re?oit des affluents , puis pendant I'espace de 18 degres, reduit a ses propres eaux, il doit par- courir et arroser sa longue valiee. Comme tons les affluents sont situes sous les tropiques , ses crues sont d'une regularite reniarquable; elles sont le modele de ce phenomene (2) . La valiee , de toute part encaissee dans des deserts lui doit sa lerre ve- getale et sa fertilite. Un tel type de fleuve ne se rencontre nulle part; I'lndus et I'lrawadi sont les seuls qui aient avec lui quelques ressemblances. Eh ! bien, I'Egyptien est un type unique; il est reste (i) Ritter Erdkunde. (2) Nilus in oistati crescil, campisque redundal Unicus in terris jEgypti totius amnis : ;$ rigat jEgyptum medium per scepe calorem. LOCRET. Lil). I I. / liT DE LEUR I^FLUENCE. 49 isole des aulres peuples. Son developpement , lors meme qu'une colonic etrangere s'y serait.etablie, pent toujours etre regarde comnie un produil de la vallee. Plus qnc dans aucune autre, il doit tout au fleuve; toute la civilisation egyptienne est son oeuvre. Chaque nonie avait bien son dieu particu- lier, mais toute I'Egype adorait Osiris, syrabole du Nil fertilisateur, et Isis le symbole de la terre pro- ductive. Hors du fleuve saint , hors de la vallee , I'Egyptien ne voyait que le typhon des iners et ce- lui des sables. II ne s'en eloignait jamais, et la mer lui etait interdite comme impure. Le fleuve etait la seule route dont 11 fit usage. La saison des bas- ses eaux etait celle du travail; la saison de I'inon- dation est encore celle des voyages et des fetes re- ligieuses. Les centres de civilisation se succedent de haut en bas : apres Thebes , Memphis , apres Memphis, Alexandrie. Mais cette derniere au ri- vage de la mer impure n'esl point egyptienne; ils la doivent a des etrangers. Des-lors la preponde- rance du fleuve cede a celle de la mer ; la vallee mysterieuse est ouverte au monde , I'Egypte n'est plus I'Egypte, le Sphynx mutile se cache dans les sables. L'Asie-Mineure ne possede point de fleuves im- portants; maisici les relations sont faciles avec trois parlies du monde. Elle s'avance comme un pont Tome II. ' 4* 50 DES FLEUVES entre lOrieiit el I'OccideiU. Celte partie de I'An- cien-Moiide est unique par sa position au milieu de cinq mers : la mer Rouge , le golfe Persique , la Mediterranee, la mer Noire, la mer Caspienne , au- tant de grandes routes qui rayorinent dans loutes les directions. Un mouvemenl excenlrique s'esl propage a tout le littoral de la Mediterranee, s'ir- radiant encore a partir de chaque centre nouveau. A peine la famille hellenique est-elle etablie en Grece, son developpement est encore a I'etat de inythe , que deja elle attaque I'Asie-Mineure el ritalie, elle connail I'Egypte , elle penetre dans la mer Noire. 11 n'y a point de foyer permanent, sta- ble , enferme dans un bassin. On ne sail pendant longtemps qui I'emportera de TAfrique ou de I'Eu- rope. Les lourbillons de ce mouvement enlrainenl lout, meme les dieux ; ils sont vainqueurs ou vain- cus, conquis ou imposes. Enfin , de cette contree sans fleuves qui lie I'Asie avec I'Afrique , deux religions spirituelles dans leur essence, armees de I'esprit de proselytisme , se sont elancees a ia conquete de I'ancien conti- nent. C'est dans le bassin de la Mediterranee que les populations europeennes se sont exercees a la circumnavigation et a la domination du monde. En Europe, aucun fleuve n'est predominant: mais ils etablissenl des relations faciles du sud au ET l)E LEDR INFLUENCE. 51 nord , de Test a I'ouest. La civilisation pcnelrant par le bassin du Rhone a passe dans ceux de la Gironde, de la Loire , de la Seine , du Rhin. A dif- ferentes epoques, le Danube a ele la grande route des peuples entre rOrientetl'Occident. 11 resultede eette disposition rayonnee desfleuves, qu'il n'y a jamais eu de concentration dans un seul bassin , mais un mouvement du centre a la circonference, undeplacement continuel. Ce mouvement a pousse ces peuples a une action extra - con tinen tale , d'autant plus intense que leur patrie etait denuee de fleuves iraportants (1). Les fleuves europeens , reduits a de petiles di- mensions , entoures de la nature infime des zones temperees, ont du reagir faiblement sur les popu- lations riveraines. L'homme ne pouvait resler longtemps le serf de la nature. L'independance de (i) Le peuple italien a rolonise les rives de la Medilerraiiee et de la mer Noire. Les peuples de la presqu'ile Iberique onl dirige leiirs colonies sur le littoral de I'ancieii et du Nouveau-Monde. La civilisation europeennc penetre dans le continent americain paries colonies etablies a rembouchure de ses fleuves. Les Europeens y sont ar- rives armes de loutes pieces pour lulter contre la nature , et cependuiit en plus d'un point ils ont etc vaincus par elle. Le Nouveau-Monde nous oflVe I'exeinple de fleuves encore imparfails et composes d'une serie de lacs. Dans les bassins de ces grands fleuves on letrouve encore les traces de civilisations eteintes ou inlerronipues dau'- leur developpemenl par I'arrivce des Europeens. Ces fleuves paraissent aussi avoir guide les popuiatinns indigenes dans leurs migrations rl dans leurs conquelrs. 52 bES FLEUVES I'esprit c't le mouvenient qui en est la manifesta- tion la plus immediate, ont toujours caracterise les races europeennes (1). Encore quelques mots pour resumer ces rap- prochements entre les bassins et les centres de ci- vilisation. Le fleuve de I'histoire couvre de ses flots les ri- ves de la Mediterranee. Si nous essay ons de re- monter son cours, nous decouvrirons toujours ses sources dans quelques bassins de I'Asie. Si I'Asie est le berceau de I'humanite, de la ci- vilisation^ ellc en est seulement le berceau , car aprcsune longue serie de siecles, elles y sont encore a Fetal d'enfance. L'Europe seule peut en etre I'ecole ; apres une jeunesse florissante , elles y at- teignent I'age de la force et de la reproduction. En Asie , le commencement historique des sciences est inconnu, I'art indien etonnc conime I'arbre des Banians, mais le goiit ne peut y lutter contre une nature accablante a force de bienfaits , contre une imagination dominee })arle gigantesque. La science ni I'art n'ont pu y atteindre le developpement de (i) Horsde la vallce du Gauge et de la presqu'ile , il n'y a plus d'arl indien. Hois de la vallee du Nil, il n'y a point d'art egyplien. L'art grec, I'art roniain ont eiivahi le globe avec les races europeennes. L'art Chre- tien, l'art arabe ou plutot l'art ninsiilman se sont developpes sans dislinr- lion de bassins ou de climals , parloul oil res deux religions ont niodific riiommc. ET DE LEUR INFLUENCE. 53 la jeunesse. Le despotisrae de la nature aussi bieri que le despotisme politique les tiennent enchaines dans leur berceau. L'imniuabilite de la Chine, les castes de I'lnde, les nomades de la Tartaric, caracterisent les trois formes des societes de I'Asie , en rapport avec les types hydrographiques. Dans I'Europe si remarquable par la divergence de ses fleuves , par les rapports multiplies des bassins, I'element de la civilisation est la mobilite, le desir de communication , le besoin de propaga- tion. L'esprit qui I'anime est eminemment demo- cratique; il a renverse les barrieres des castes et des etats , il veut envahir les peuples , il ouvre la carriere a I'intelligence europeenne , grandie en force et en puissance par ses luttes incessantes (;ontre la necessite. II a secoue le joug de la na- ture, il est emancipe. II ne s'enferme pas dans une vallee ; les forces physiques ne le font pas mar- cher dans une direction determinee , soit vers I'O- rient, soit vers I'Occident. II s'attaque a tons les peuples , et, de gre ou de force, il veut les affran- chir du servage de la matiere. N'avons-nous pas vu tons les peuples, arrivant de I'Asie dans les conlrees de la mer Noire, se de- pouiller des livrees de la nature asiatique et des religions propres a leurs races. Lorsque I'honime .54 DBS FLEUVES franchit ccUc porto entre rOrient et I'Occident de I'ancien continent, il acquiert la conscience de sa force , de son independance , de la preponde- rance de I'espritsurla nature physique; il est bien- tot assimile aux peuples preexistants en Europe. Nous avons suffisamment indique, je pense , I'influence des fleuves sur les populations , sur la inarche de la civilisation. Si les fleuves qui ont determine le developpement des formes religieu- ses et politiques des societes sont des organes (le la terre (1) , leurs directions et leurs rap- ports sont de la plus haule importance. Changez le cours du Hoangho, et la Chine ne sera plus la Chine; faites converger le Gauge avec I'lndus, et le iiionde indien sera modifie. Supposez que la Seine soit un affluent do la Loire ou du Rhin, et Taction de la France , comme membre de la famille euro- [)eenne, ne sera pas ce qu'elle est aujourd'hui. Si nous considerons les fleuves comme des corps de la nature , comme des organes charges d'unc fonction , nous dirons que les peuples I'ont aussi oxprimc dans leurs langues. A leurs yeux , un fleuve sans cau est prive de la vie. Un bras du Uhone, dcsscche au XV siecle , est aujourd'hui iippcle le Rhone mort. (r) Rittcr Ei'dkiinde, asien, v. i.. p. (ii. ET DE LEUR INFLUENCE. 55 Coinbien de noms de fleuves sonl la personnifi- cation du cours d'eau caracterisee par ses qualites physiques et morales , s'il est permis de s'expri- mer ainsi (1). Chez tous les peuples aussi ne ren- conlre-t-on pas des fleuves divinises? Leurs sour- ces, leurs confluents sont presque toujours des lieux veneres et meme consacres a un culte (2). (i) Si Ton fait abstraction des noms qui desiguent simplement un cours d'eau , tels que : Rhein , Rhodan , Don , Ganga, Wadi , etc. on rencontre beaucoup de noms de fleuves qui sont individuels , tels que : Tigre (fleche), Delichai (Ic fou) en Perse , Buggaur ( le devastateur ) dans rinde, Tacazze (le terrible) en Abyssinia, Shior (bebreux) , Amrhiri Copte (le noir, le bleu)le Nil, ElMobarek{\e beni) le Nil, Abawi(,\e grand fleuve) nom du Nil en Abyssinie, Illinois (adulte) en Amerique, Nerbuda ( aima- ble ) dans le Dekan, Plata , a cause de ses rives plates et des bas fouds , Mississipi (mere ou pere des fleuves), Connecticut (long fleuve) Amerique, Partliinios (vierge) dans le Pont, lejleuie des bouleaux , nom frequent en Siberie , Hoangho [ fleuve jaune ) en Chine , Krisina (bleu) dans le Dekan , etc., etc. ( Kriegk deja cite ). (2) Les Chinois croient a des esprils protecteurs de leurs quatre prin- cipaux fleuves. Dans I'lnde , vingt-sept fleuves sont sacres. Ganga est la deesse de la purete , Yamuna est la fille du soleil ; leur reunion avec ia Saresvati forme une triade sacree servie par huit vierges, representant huit affluents a I'extremite inferieure du Duab , ou est le lieu saint Alla- habad , et le Prayaga ( confluent) sacre. Les Hindous recounaissent cinq Prayaga ou confluents sacres : i° de la Yamuna avec le Gauge ; 2° du Bagrathi et de I'Alacananda ; 3° le confluent du Mandakni ; 4° celui du Pindar ; 5" celui de la Nandakini-Ganga. En Egypte , le Nil est un dieu represente par deux figures de femmes : Tune pour le Nil superieur , I'autre pour le Nil inferieur. En Grcce , les naiades president aux sources , les potamides aux cours d'eau dans la plaine. Hesiode evalue a 3ooo le nombre des fleuves-dieux , enfants de I'Ocean et de Thetis. Chez les Esthoniens et les Livoniens , le fleuve Emmajokki (la mere des eaux) ou Embach etait sacre. Chez les Russes, le Dnieper et leBug etaient 56 UES FLEUVES Si nous voulions entrer dans Ions les details que eoiuporte celle question , I'etude du Rh6ne nous fournirait de nombreux exemples. Ce fleuve est reniarquable par les deux groupes de cours d'eau qui le composent. Le Rhone , proprement dit , dont les confluents sonl eminemment alpins , a ses sources cachees sous des champs de glace, et son embouchure est sous le climat des oliviers. Son lit est toujours pro- fonderaent encaisse , soit dans sa vallee longitu- dinale^ soit lorsqu'il coupe les chaines pour passer d'une vallee dans une autre. La vallee qu'il par- court apparlient aux Alpes dans tout son etendue. Son caractere est celui de tous les cours d'eau qui descendent des chaines elevees. Sa vitesse est tou- jours grande; apres les cascades du cours supe- rieur , il franchit de nombreux rapides. S'il se re- pose dans le sein d'un lac, c'est pour rugir au mi- lieu des etranglements du Jura. Partout il frappe et ronge les obstacles qu'il n'a pu renverser encore. Des lignes grandes et severes caracterisent toujours le paysage , soit que la poussiere huniide, lancee par le jeune fleuve au milieu de ses cascades , hu- mecte les sombres obelisques des sapins et des me- des ileuves saints, les cataracles et les iles elaient des lieux de pelerinagc. A Rostaw, on offrait des sacrifices au Don. ET DE LEUR INFLUENCE. 57 lezes, soil que dans les plaines qui entourent les alpines , le feuillage glauque de Tolivier mediter- raneen se distingue a peine de la poussiere d'un sol calcaire. La Saone;, dont toutes les sources appartiennent a des chaines inferieures , a des plateaux , a des collines , s'abandonne aux raouveraents du sol; elle se modele sur les contours moUement ondules de sa large vallee. Ses sources qui surgissent sans bruit sont, par la main des horames, enfermees entre des dalles de gres ; un bois de chenes et de hetres, sans doule consacre autrefois a sa nayade , protege d'une ombre epaisse sa premiere course vers les prairies qu'elle arrose pendant toute I'eten- due de son cours. Partout on retrouve I'art dans les agrements d'un paysage dont les grandes li- gnes sont exclues. Le cours d'eau est complete- ment soumis a I'homme. Nulle part il ne lutte cen- tre les obstacles ; il les evite dans ses nombreux contours en harraonie avec la regularite de son mouvement. Si la Saone murmure en franchissant le barrage granitique qui traverse son lit dans no- ire ville, c'est au moment oii elle abandonne a re- gret sa riante vallee pour perdre son nom avec la couleur de ses ondes. Tels sont les deux cours d'cau de caracteres si difFerenls , dont la reunion compose le Rhone. De Tome II. 4 * "'' 58 UES FLEUVES I'opposition de leurs crues, de la difference de leurs vitesses respectives, resulte rharraonie dans le re- gime du fleuve au-dessous de Lyon. Si nous voulions eludier les productions propres a ce bassin , nous reconnaitrions des families , des especes de vegelaux distribuees symelriquemenl sur les deux rives. Sur les deux versants la lati- tude determine leur succession, a partir du rivage de la mer jusqu'aux somraets des chaines encais- santes. Nous aurions a etudier les traces des races diver- ses dont se compose la population , les patois donl la couleur meridionale et latine diminue sur les deux rives, jusqu'a la partie superieure du bassin. Toujours nous reconnaitrions que les limites assi- gnables a ces transitions, sont des lignes perpen- diculaires et non paralleles a I'axe de la vallee. Nous verrions comment, des la plus haute anti- quite, la civilisation mediterraneenne, la civilisa- tion grecque , fait irruption par la partie inferieure du bassin. Nous y suivrions pas a pas la civilisa- tion romaine, dont les colonies occupent successi- vement les centres politiques ou religieux dos Gaulois. Nous distinguerions surtout la jonclion du Rhone et de la Saone ou notre cite s'etend sur les deux fleuves. Comme les Prayagas du Gange, comme ET DE LEUR INFLUENCE. 59 les principaux confluents chez diiFerenls peuples, elle fut sans doute un lieu sacre pour les anciens Gaulois. Son importance politique el religieuse fut toujours grande^ car les Romains y eleverent un temple. L'imagedece temple est votre embleme. Vos travaux, autant que la prosperite de la cite, coniribueront a perpetuer d'age en age la celebrile du sanctuaire erige en ce pointy, ou convergent les deux vallees, oii nos deux fleuves viennent confon- dre leurs eaux. REMARQUES LES THEORIES DE LA COMBUSTION; M. TABOIIRIN. En general, dans les sciences positives ou expe- rimenlales et surtout en chiniie, on attache beau- coup plus d'importance aux fails bien observes qu'aux theories trop souvent speculatives ; cepen- dant, lorsque ces theories sont sinoplement dedui- fes des phenomenes connus dans le but de les rat- tacher a leurs causes productrices et d'eJablir entre eux un lien logique et naturel , elles acquierenl une certaine importance; il en est de meme lors- que ces theories, quoique hypothetiques, s'appli- quent aux phenomenes fondaraentaux dela science. C'est a ce dernier titre, sans doute, que les theo- ries iraaginees pour expliquer le phenomene rc- marquable de la production du feu, ont joue dans I'histoire de la science un r61e si considerable. Les 62 REMARQUES anciens pbilosophes et les savants de toules les epoques se sont, en eff'et, loujours vivement preoc- cupes de la cause de ce mysterieux phenomene; il il en est meme, et des plus illustres, qui ont en quelque sorte consacre leur existence a son etude ; tels sont par exemple Sthal et Lavoisier, dont les theories vraies ou fausses sur la combustion ont grandement contribue a immortaliser le nom. Le prestige de ce phenomene provient a la fois de ses caracteres et de son importance : la combus- tion n'est pas seulement une combinaison chimi- que plus ou moins active et toujours interessante par elle-meme, mais c'est de plus une source de chaleur et de lumiere. Or, le degagement de ces fluides imponderables est pour I'homme d'un si puissant interet, qu'il ne faut pas etre surpris des tentatives nombreuses qui ont ete faites pour pe- netrer la cause du phenomene de \ignilion et pour en determiner les conditions les plus favorables. Les eftbrts ont du redoubler depuis que les travaux de Lavoisier ont demonlre la grande analogie qui existe entre la combustion el certains actes qui se passent dans les etres organises et desquels parait dependre immediatement leur existence; telles sont, par exemple, la respiration et la nutrition des animaux et meme des plantes, qui, tout en determinant les mutations materielles qui ont lieu SUR LES THEORIES DE LA COMBUSTION. 63 dans ces etres, leiir assurent de plus une leiupera- lure speciale el independante du milieu dans leqnel ils vivent. Par cela merne que beaucoup de theories on t ete proposees pour expliquer le degagemenl de calo- rique et de lumiere qui accompagne la combus- tion, il regne sur ce point important de la science une incertitude regrettable et qu'il serait utile de faire disparaitre. Ce sont ces motifs, joints a I'interet naturel qui s'attache a cette question et I'espoir de faire con- naitre quelque verite nouvelle, qui nous ont de- termine a examiner ce sujet et qui nous feront par- donner^ nous I'esperons, la temerite que nous avons d'aborder, meme a litre d'essai, une question qui, par sa nature et son histoire, devrait elre reservee aux maitres de la science. JNous n'avons pas, du reste, la pretention d'ajou- ter une nouvelle theorie a celles deja trop nom- breuses qui existent sur ce sujel. Notre role doit elre et sera plus modesle : nous voulons seulement pre- senter quelques remarques sur le phenomene de la combustion en nous appuyant sur un principe par- ticulier qui nous parait de quelque valeur. Notre but principal, nous devons I'avouer de suite, c'esl de demontrer que la theorie de Lavoisier a ete aban- donnee trop tot, et qu'en y ajoutanl le principe 04 REMARQUES que nous developperons , elle salislUit inieux que lout autre aux exigences de la science quand on examine les plienonienes de la combustion dans loule leur generalite, c'est a dire, dans les corps bruts et dans les etres organises. Ce relour vers le passe ne doit pas etre considere corame un pas retrograde : le progres en general n'cst pas soumis a I'ordre chronologiquedessiecles, et pour la science il se Irouve du cote de la verile, que celle-ci existe dans le passe ou dans les temps a venir. Aussi ces retours vers I'origine de la science sont-ils frequents et deviennent-ils souvent la source de progres utiles. C'est ainsi que les pbysi- ciens, en reprenant la theorie de Descartes sur la lumiere, ont rendu de grands services a la science ; on pent en dire autant des medecins, qui revien- nent generalement aux idees d'Hypocrale avec non inoins d'avantages. Les chimistes, en suivanl ce double exemple, ne sont point exposes a errer, d'autant plus qu'en revenant aux travaux de La- voisier, c'est ramener la cbimie vers sa source la plus naturelle et la plus pure, et que, bien loin de I'engager dans une fausse voie, c'est, au contraire, la remettre dans le sentier qu'elle a parcouru jadis avec tant de gloire et duquel on s'est peut-etre deja Irop ecarte. Avant de faire connaitre le principe d'oii decou- SUR LES THEORIES DE LA COMBUSTION. 05 leronl nos remarques sur la combustion, nous croyons devoir reproduire brievement les princi- pales theories qui ont ete proposees pour expliquer ce pbenomeue , en ayant soin d'insister sur celle de Lavoisier, qui nous parait la plus iniportante; enfin nous disculerons successivement les objec- tions qui out ete adressees a cette derniere tbeorie: 1° Les anciens philosophes, grecs ou romains, ne voyaient generoleraent dans la combustion que la separation d'un des elements dcs corps, \cfeu, qui avee I'eau, la terre et I'air, etaii suppose con- stituer la matiere ponderable. 2° Dans des temps beaucoup plus rapproches de nous, Sthal, avec d'autres termes, adopta la tbeo- rie de I'antiquite; il ne vit aussi dans la combus- tion que la separation d'un principe tres subtil des corps, \ephlogistique, nialgre raugmentalion ma- nileste de poids que les corps acquierent en bru- lant. 3" Vers la fin du siecle dernier, Lavoisier, en pesant les corps avant et apres la combustion, ela- blit en principe que tons les corps en brulant^, non seulement ne perdent aucune de leurs parties con- stituantes, mais encore en acquierent de nouvelles, comme I'indique I'augmentation constante de leur poids. — Ce phenomene, qui n'avait jusqu'ici regu aucune denomination speciale , Tut appele par lui Tome II. 5* G6 KEMAKQUES cotnhuslion, nom qui a ele par la suite generale- inenl adopte. D'apres Lavoisier, la combustion, qu'il faisail le syiionyme de combinaison , etait I'union plus ou moins active de i'oxygene avec les corps simples non metalliques ou avec les metaux. L'oxygene etait considere comme le principe actif de la com- bustion, et recevail le nom de comhuraiit, taudis que les corps aveclesquels 11 s'unissait etaient ap- peles combustibles. Lavoisier admeltait deux de- gres de la combustion : I'un avec degagement de chaleur et de lumiere, qu'il appelait combustio?i active, comrae lorsque le charbon, le soufre, le phosphore, I'hydrogene et les metaux brulent de l'oxygene; I'autre, dans lequel le degagement de chaleur est si lent qu'il devient insensible, c'est la combustion lente, representee par I'oxydation des metaux a I'air. Pour expliquer la production de chaleur et de lumiere qui a lieu dans la combustion active, La- voisier admettait : 1° que les corps sont fonnes de particules m,aterielles et du principe de la chaleur, le calorique qui maintient ces molecules, les uncs a regard des autres, a une distance plus ou moins grande ; 2° que les gaz, en raison de leur faible den- site, sont les corps qui renferment, sous un volume (lonne, le plusde calorique et le moins de substance SUR LES THEORIES DE LA COMBUSTION. 67 ponderable; 3" que dans la coinbiislion, le corps comburant I'oxygene, qui est un gaz, doil, en se combinant pour constiluer des corps liquides ou solides, abandonner son calorique lalenl et pro- duire ainsi da calorique et raeme de la luniiere ; 4° que la grande quanlile de calorique combine que renferme I'oxygene, est indiquee presque d'une ma- niere absolue, quand ce gaz se combine au phos- phore, avec lequel il forme un corps solide donl le volume est excessivement faible relativement a ce- lui de I'oxygene qui entre dans sa composition; 5''enfin, que dans la combinaison de I'oxygene avec I'bydrogene et le carbone, les produits qui en re- sulient etant gazeux, on n'obtienl qu'une parlie du calorique contenu dans I'oxygene , puisqu'une portion doit etre employee pour conslituer les pro- duits de la combustion a I'etat gazeux, W Plus lard, Thomson^ tout en admettant les principes de la theorie de Lavoisier, la modifiadans quelques points. Ainsi, ayant remarque que cer- tains corps dont I'affinite est tres puissante, pro- duisent, en se combinant a d'autres corps , merae a la temperature ordinaire, beaucoup de chaleur et de lumiere, il les mit dans la meme categoric que I'oxygene et leur donna le nom de soutiens de la combustion , lels sonl surtout le chlore, le brome et I'iode. Les autres corps conserverent le t)8 HEMARQUES noni de combustibles ooramedans la iheorie de La- voisier. 5° Vers la fin du siecle dernier et au commence- ment de celui-ci, les decouvertes de Galvani et de Vollasurreleclricite, ayant fait une revolution dans les sciences physiques, les chimistes chercherent a s'assurersi, dans les combinaisons chimiques, I'e- lectricite ne jouait pas un certain role ou nienie n'y avait pas la plus large part. L'experience parais- sant favorable a cette nouvelle vue, elle devint bientot la base d'une iheorie nouvelle qui admit comme principes : 1° que, dans toute combinaisou chimique, les elements qui s'unissent, se consti- tuent dans des etats electriques difFerents, Tun etant positifel I'autre negatif; 1'' que ces etats elec- triques opposes deviennent sinon la cause finale de la combinaison, au moins celle du rapproche- ment des molecules les uues des autres , en vertu de Taction attractive que les corps electrises con- trairement exercenl reciproquement les uns sur les autres; 3''enfin, que la neutralisation des electrici- les de nom conlraire des elements chimiques, est la cause dudeveloppement de chaleur et de lumiere qui accompagne beaucoup de combinaisons chimi- ques actives, ainsi que cela arrive lorsqu'on met en contact les deux reophores d'une pile voltaique en aclivite. Cette theorie, appuyee de Tautorite SUR LES THEORIES DE LA COMBUSTION. 69 imposante de Davy, de Berzeliiis, d'Anipere, etc., fut d'autanlplus aiseraenl adrnise dans la science qu'elle est fondee sur des principes Ires-simples et qui serablent parfaitement conformes a 1' observa- tion et a I'experience. 6° Enfin, les ph^siciens actuels, adraettant ge- neralement que le principe comniun des fluides imponderables. Tether, est contenu dans les inter- valles des atdmes de la matiere comme dans le reslc de I'espacc, et que ce principe donne lieu aux phenoraenes de calorique, de lumiere et d'electri- cite, toutes les fois que les atomes des corps vibreni ou se deplacent; quelques chimistes consideranl que dans les combinaisons chiraiques, il y a de- placement et agitation moleculaire dans les corps qui s'unissent, ils ont cru devoir en conclure que cc sont ces deplacementsatomiques qui devienneni la cause du developpement de chaleur, de lumiere et d'electricile que Ton remarque alors, en mettant en vibration I'ether contenu en Ire les atomes de la matiere ponderable. C'est Ampere qu'on peut considerer comrae le crealeur de cette theorie qui compte quelques partisans parmi lesquels M. Bau- drimont parait etre un des plus fervents (Voyez son Traite de Chimie, t. 1", p. 161, etc.). Telles sont les theories qui ont ete proposees a diverses epoques pour cxpliqiior le developpement 70 REMARQl'ES de chalcur et de luniiere qui a lieu pendant la com- bustion. II est aise de voir par le rapide expose que nous venons d'en faire, que deux seulement sont serieuses et fondees sur quelques donnees experi- nientales positives, celle de Lavoisier et la theorie electro-chimique. En les comparant enlre elles, on est un pen embarrasse sur le cboix, parce que I'une et I'autre sont fondees sur I'experience et reposent sur des principes tres-simples et en harraonie ap- parente avec les faits connus. Cependant celle de Lavoisier nous parait meriter la preference conime plus naturelle et plus simple que la theorie elec- tro-chimique. Elle s'applique parfaitement a tons les phenomenes connus de combustion et surtout a ceux qui ont lieu dans les etres vivanls, la respi- ration des animaux par exemple; tandis que la theorie electro-chimique, qui explique aisement les couibuslions des corps bruts, ne saurait que diffi- cilement etre invoquee pour les combustions orga- niques. D'un autre cote, la theorie electro-chimi- que subissant tous les jours de nombreuses et pro- fondes modifications, cela indique qu'elle nc re- pose pas sur des principes parfaitement deter- mines. Notre but principal etant de demontrer que la theorie de Lavoisier est la plus vraie , nous allons rcproduire les objections principales qui ont ete SUR LES THEOBIES DE I.A COMBl'STIOAI. 71 adressees a cetle theorie, el nous nous applique- rons ensuite a les refuter d'apres certains principes qui formeront la base de nos reinarques. Quoique nombreuses, ces objections peuvent se rapporter aux irois chefs suivants : 1° On reproche d'abord a la theorie de Lavoisier de n'etre pas assez generale , de s'appliquer exclu- siveraent aux conibinaisons oxygenees qui ne sonl pas cependant les seules dans lesquelles se develop- pent du calorique et de la luraiere, puisque I'expe- rience demontre tons les jours que les chloroides et le soufre en produisent aussi en se combinant acti- vement avec certains corps et surtout avec Jes me- taux. 2° On comprend facilement, dit on, que dans les conibinaisons du phosphore, du bore, du siliciuni et des nielaux avec I'oxygene, donl le produit est solide, il y ait degagement de calorique et de lu- miere, parce que dans cette circonstance I'oxygene passant de I'etat gazeux a I'etat solide, il doit aban- donner son calorique d'etat et celui-ci devenir sen- sible a mesure que le gaz entre en conibinaison et devient solide. Mais quand les produits de la com- bustion, au lieu d'etre solides, comnie dans les cas precedents, sont gazeux comme I'oxygene, ou me- me, iorsque les combustibles etant solides ou liqui- des et que neanujoins les produits sonl encore aeri- 72 REMAnQt'ES furnics , oil ne coinprend plus le developpement de chaleur et de lumiere, parce que, dans ces cas, le calorique latent de I'oxygene etaut necessaire pour donner aux produits de la combustion I'etat gazeux, il nc devrait pas devenir sensible. A I'appui de cette objection on cite la combustion du carbone , celle du soufre, de I'hydrogene par I'oxygene, celle de I'hydrogene par le clilore, cl enfin celle de cer- tains metaux par le soufre; toules combustions dans lesquelles les produits sont ou semblables aux elements unis ou plus gazeux que les combus- tibles. 3° Enfin, en comparant la capacitc calorique des produits de la combustion avec celle des corps qui se sont unis, on trouve encore une objection grave a adresser a la theorie de Lavoisier ; si, dit-on, la chaleur specifique des produits de la combustion efait beaucoup plus faible que celle du comburant et du combustible, on comprendrait facilement le degagement do calorique el do lumiere, parce qu'a- lors une partie seulcment de la chaleur latente du comburant passerait dans les produits formes pendant la combustion , et I'aulro partie de- viondrait sensible. Malheurcusement il est rare qu'il on soil ainsi, ct Ton remarque memo « que dans les cas ou la plus haute tomperature est pro- (Uiilo , lors de la combustion du carbone et de I'hy- SUR LES THEORIES DE LA COMBUSTION. 73 (Irogene, ia chaleur de la nouvelle conibinaison est presque aussi grandc que la soniine de cclles des parties constituantes, comme cela arrive pour I'a- cide carbonique, ou iiieme plus grande, comme ccla a lieu pour I'eau (Berzelius, I. 1", p. 141, 2" edition francaisc). » Telles sont les objections principales qui ont ete ;idressees a la theorie de Lavoisier, et auxquelles peuvent se rattacher loutcs les autres. Avanl de les examiner successivement et de les discuter, nous devoHvS poser les principes sur lesquels devra s'ap- puyer noire argumentation. 11 est generalement admis en physique que la niatiere ponderable est soumise a I'influence de deux forces, V u.ne attractive et I'autre repulsive. La pre- miere tend a rapprocher les molecules des corps les unes des autres el a les maintenirdans une position lixe , c'est V attraction moleciilaire ou cohesio?i. La deuxicme, au contraire, tend a eloigner ces mo- lecules les unes des autres en luttant contre la cohe- sion , c'est la force repulsive moleciilaire que Ton attribue au principe de la chaleur ou au calorique. C'est du rapport de I'energie de ces deux forces que dependent, d'aprcs tons les physiciens et les chimistes, les dilferents etats sous lesquels la ma- tiere ponderable s'ofFre a iiotre investigation. Dans I'etat solide, la force attractive semble predominer 74 REMARQUES sur la force repulsive; dans V etal gazeux, c'est cette derniere qui I'euiporte manifestement sur la cohesion ; enfin , dans I'elat liquide, les deux for- ces seniblent se faire equilibre. L'observation et I'experience demon (rent a cba- ([ue instant que la meine substance pent prendre successivement les trois elats de la matiere et pas- ser, parexemple, de Tetat solide a I'elat liquide, et de ce dernier a I'etat aeriforrae; ou dans un or- dre inverse, passer de I'etat gazeux a I'etat liquide, el de celui-ci a I'etat solide. II suffit, pour obtenir ces diverses transformations, de faire varier I'in- lensile relative des deux forces qui regissenl la ma- liere ponderable. Or, on arrive aisemenl a ce dernier resuliat en employant divers inoyens que la physique et la chiraie enseignent, et qui sont les uns directs et les aulres indirects : 1° On augmente directement la force attractive en rapprochant mecaniqueraent les molecules des corps par la pression, puisque cette Ibrce croit en energie en raison direcle du carre du rapprochement des molecules. Indirectement on iiugmente aussi la cohesion en dinnnuant la force repulsive due au calorique, ce qu'on obtient faci- lemenl par le refroidissement . Aussi, a I'aidc de ces deux moyens, pression et refroidissement , peut- on rendro la force atlraclive prcdominante sur la SUR LES THEORIES DE LA COMBIJSTION. 75 iorce repulsive et faire passer les gaz a I'elat liqiiide et de ce dernier a Tetal solide? 2° La force repul- sive peut etre augmentee directement en accumu- lant de la chaleur dans les corps, et indirectement en diniinuant la pression almospherique qui presse lous les corps et qui peut etre consideree comnie un auxiliaire de la force de cohesion. C'est done a I'aide de ces deux nioyens, elevation de la tem- peratu7'e et diminution de la jit^ession atmosphe- rique, qu'on peut transformer les solides en liqui- des et ces derniers en gaz. D'apres ces principes, on doit done adraettre coiume consequence : 1" que les corps solides se- ront d'autant plus faciles a fondre et les liquides a gazeifier, que leur attraction moleculaire sera luoindre et reciproquement, que ces corps subiront (cs transformations avec d'autant plus de difficulte <[ue leur cohesion sera plus energique ; 2" que les gaz devront etre d'autant plus difficiles a conden- ser en liquides ou en solides que leur force repul- sive sera plus intense, ou, ce qui revient an memc, que la quantite de caloriquc qu'ils conlienneni en- tre Icurs molecules sera plus ("onsiderable et ince versa. Aussi les gaz sont-ils dislingues, sous Ic rapport dc leur condensation plus ou moins facile, en gaz permanent X PAR M. G. PIGEON. Notre age , si fecond en belles el utiles decou- vertes, revendiquera^ comme I'un de ses meilleurs litres a la reconnaissance de la poslerile, i'inven- tion de ces voies rapides qui , devoranl I'espace el pour ainsi dire annulant la distance, doivent ela- blir des relations de plus en plus elroites el niul- tipliees entre les citoyens d'une ineme patrie, ainsi qu'enire les diff'erenls peuples, el devenir le plus aclif instrument de propagande des grandes doc- trines de la fraternite humaine. Avanlla decouverte de riniprimerie, les produc- t2G DI'S FKIiliNS EMl'LOYKS lions tie I'cspril humain n'etaient accessibles qu'u iin petit nonibre de privilegies, presque lous iate- resses a niaintenir lesprejuges et a epaissirles tenc- bresprofondesdanslesquelles etaitplongee I'huma- nite; deiiiciueavantquela vapeur n'eiUele rcndue un moyen de transport, la cherle des dcplacements , la perte de temps , les fatigues a subir faisaient que les vojages , cet indispensable complement de Teducaiion, ces redresseurs de tant deprejuges, n'etaient a la portee que d'un petit nombre de per- sonnes, gratifiees par le hasard de la fortune dc sufRsants loisirs ou qu'entrainaient I'aniour de la science et le feu sacre des arts. Cette facilite de deplacement, cette multipli- cite de nouveaux contacts auront des resuUats ini- nienses, et Ton pent douler que la grande decou- verte du XV siecle ait plus inline sur la marclie de la civilisation que ne le fera I'invention nou- velle. Deux proprietes essentielles distingucnt les che- uiins de ferdes voies ordinaires : diminution consi- derable de resistance a la traction , facilite d'aiig- menter pour ainsi dire indefiniment la vitesse. La premiere I'eniporte au point de vue economiquc, et c'est d'elle que depend surtout le bon raarche des transports ; mais I'aulre, grande mcnagere du SUR LES CHEMINS DE FEU. 127 temps ;, s'accomniode inieiix a rimpalicncc des desirs dc rhomiue, ct elle est devenuc pour ainsi dire Ic caractere des voies nouvelles. C'est elle aussi qui fail leur danger. Une trisle coudition de beaucoup d'inventions du premier ordrc, c'est que Ic bieu n'en puissc exclusivement sortir. Ainsi ;, la poudre , si utile dans les arts de la paix et dans les glorieux com- bats d'une cause juste , devienl enlre des mains pcrverscs I'inslrument du meurtre et de I'oppres- sion; les memes caracteres qui reproduisent les pensees grandes et genereuses, nc servent que frop souvent a propager le poison des mauvaises doc- trines. Aucun reproche parcil ne pent etre impute aux chemins de fer , veritables trophees de la paix; mais a la grandeur de leurs avantages , des es- prits timides on moroses se plaisent a opposer I'in- convenient du defaut de securite, ct de veritables catastrophes sont venues donner une sorte dc con- firmation a ces craintcs. 11 faut le dire , plusieurs de ces voies nouvelles ont ete dans I'origine et se Irouvent meme encore dc construction si imparfaite, qu'on est lente de les comparer a ces amies a feu de forme vicieuse ct dont on ne pent se servir sans craindre qu'elles n'edatententre les mains. Mais la rarete memed'ac- 128 VES FRKINS EMPLOYES cidenls graves sur des lignes en niauvais clal (e- nioigne en faveur de la surcle du systenic (1) , el (i) M. Locard, auteur d'lin Mcmoire sulistanliel et fort interessaiit sur les moyens de prevenir les accidents sur les chemins de fer (Annales des Ponts-et-Cbaussees , 2®serie , i843) cite une statistique anglaise , d'apres laquelle , pendant I'espace de 17 mois, il n'y cut , sur 145,963 voyageurs , qii'unc seule victime. D'apres le rapport presente au\ Cliamiares de Belgicjue, le 12 avril 1843, par le Ministre des Iravaux pul)lics de ce royaume, le nombre de voyageurs sur le reseau des cbemins de fer de Belgi([ue fut de 421,439 en i835 (8 derniers mois). 871,307 en 1 836 r, 384, 577 en i837 2,328,3o3 eu iS3S 1,952,731 en 1839 2,'99.3i9 en 1840 2,639,744 en iS4f 2,724)'o4 en 1842 Total pour ces 8 anuees : 14, 43 1,324 voyageurs. Or, le releve des accidents survenus sur ces chemins de fer pendant la meme periode donne seuiemenl : 5 voyageurs tues et 2 5 plus ou moius gravemenl blesses. Le rapport est, commeon le voit, beaucoup plus faible quele precedent, et il est presque nul par rapport a celui qu'il faudrait appliquer aux loutes ordinaires. Le chemin de fer de Saint-Etienne a Lyon est encore a cet egard I'un des exemples les plus conchiants qui puissent etre cites. L'on sail ([ue celte ligne, I'une des premieres qui aient ete executees en France, [)resente de grands vices de construction, et Ton y trouve en quelque sorte reunies les principales causes d'accidents, tunnels a une seule voie, fai- blesse, force imparfaite et mauvais etat d'unc partie des rails, niulti- plicite de courlies d'lin trop faible rayon, elroitesse de I'entre-voie , passage sur le bord d'un Heuve profond et rapide, insuflisance des clo- tures , tonnage immense , etc. Sur un clicmin pareil cependant et qui transporte cbaquejour plus de 5oo personnes en moyenne, il n'est encore arrive, depuis ' dix-sept ans, qu'un seul accident grave qui ait cause la mort de voyageurs. Beaucoup d'auiros personnes ont , il est vrai , SUR LES CHEMINS DE FER. 129 les releves slatistiques fails en Belgique, en An- gleterre , en France , ont monlre d'une maniere peremptoire qu'aucime maniere de voyager n'avait encore presenle des conditions de securite aussi grandes. Beaucoup de circonstances sont susceptibles de causer des accidents sur iin Chemin de fer : mau- vais etat de la voie , defaut de construction ou de solidite du materiel , manque de surveillance ou inintelligence de la direction. Aucune d'elle n'est toutefois de force majeure, toutes peuvenl etre evitees ; et, dans la plupart des cas , il ne saurait merae y avoir de danger serieux qu'en cas de grande vitesse. De la I'exlreme importance qu'il y a de pouvoir moderer a volonte et menie annuler promptement la vitesse, soit pour prevenir une rencontre, soit pour attenuer les effets d'un choc ou d'un derail- lement. C'est dans ce but que Ton se sert de freins ou appareils d'enrayage qui , par la substitution du frottement de glissement au frotteraent de roule- ment , produisent une resistance additionnelle con- ete luees ou mulilees sur cetle ligue ; raais c'elait lorsquc la voie elail ouverle a lout le moudc et que les habitants des viiles et villages que le chemin traversepouvaient a leur guise s'y proraener et nieme nionler sun Jes wagons en marche. Tome II. 9* 130 DES FKEKNS EMPLOVKS siderable , et tendent a ainortir la vilesse de ia inarche. Beaucoup de machines employees dans les arts sont pourvues d'appareils de ce genre, et ils ont ete depuis longtemps appliques aux voilures qui cir- culent sur les routes ordinaires. Sur les chemins de fer, I'enrayage se fait ordi- nairement a la jante des roues d'une ou de plu- sieurs voilures du train. Un grand nombre des fVeins dont on s'est servi dans I'origine n'agissait que sur une roue de chaque essieu, soit en pres- sant seulement un des coles de la roue, soit en s'appuyant sur les deux coles a la fois. Dans I'un et I'aulre cas, la disposition etait vi- cieuse, corame tendant a decaler les roues qui n'e- taient pas directement enrayees, etlorsque la pres- sion ne se faisait que d'un c6te , il y avait de plus effort tendant a delruire le parallelisme des essieux. Les freins dont il est ordinairement fait usage pour les voitures destinees au transport des voya- geurs, agissent sur les deux roues d'un meme es- sieu en ne pressant qu'un seul de leurs cotes. Pour les voilures a qualre roues, ils se compo- sent de qualre sabots, places deux a deux de cha- que c6le , auxexlrcmiles debrasdeleviers. Chaque levier est fixe a une tige parallele aux axes des SDR LES CHEMINS DE PER. 131 essieux el placee dans le meme plan horizontal. Gelle lige porte elle-meme un bras de levier donl I'extremile peut recevoir un mouvemenl de va et vienl de la manivelle placee sous la main du con- ducteur, et suivant qu'elle est tiree dans un sens ou dans I'autre, les sabots se detachent des roues ou sont presses contre elles, Lorsque les roues sont rapprochees Tune de Tautre, comnieil arrive dans les tenders oudans les voitures montees sur six roues , on se sert encore avantageusement pour la manoeuvre des sabots, de tiges articulees dont Tangle est susceptible de varier sous I'influence de la pression exercee par le conducteur. Que cet angle s'ouvre , comme il arrivera si Ton abaisse son sommet, et les sabots se rapprochent des janles; que le sommet s'eleve, au contraire, Tangle se ferme et les roues redeviennenl libres. L'action d'un frein depend essentielleraent du frotteraentde glissement qu'il determine. Ce frot- tement qu'on designe encore vulgairement sous le nom d'adherence , est independant de la vitesse et de Tetendue des surfaces en contact, mais il varie suivant la nature et Tetat de ces surfaces, et il est en raison directe de la pression qu'elles exercent Tune sur Taulre. Le frottement agit dans tons les mecanismes a 132 DES rnEiNS empioves Tenconlre de la force motrice , et il est souvent cause de graves raecomptes dans revaluation du travail utile d'une machine. II a ete I'objet de nom- breuses experiences faites par Coulomb , I'un dcs plus ingenieux physiciens du dernier siecle, ct qui decouvrit le premier leslois principales suivant les- quelles se produit cette force. Ces recherches ont ete reprises, en !83i , par M. Morin. II y a applique les procedes de minu- tieuse exactitude qui caracterisent les nouvelles experiences de physique, et apres avoir constate la generalite des lois posees par Coulomb, il a dresse des tables qui, pour les diverses substances em- ployees dans les arts,donnent le rapport du frotte- ment au poids, rapport que Ton designe ordinai- rement sous le noni de coefficient du frottement. Lorsque Tune des suriiices glissantes est en bois, la resistance est maintes fois de plus de la moitie du poids , et ellc agit d'une maniere si energiqne , que le bois prend bientol feu. Entre les surfaces metalliques, le frottement est beaucoup moindre, et pour fer contre fer, ce qui est le cas ordinaire de la jante de la roue et du rail , la resistance ne depasse pas en general la sixicme partle du poids. Aussi , les sabots en bois dont les freins sont armes , arrctent-ils bientot les roues , qui devien- nent immobiles et glissent contre les rails. La re- SUR LES CHEMINS DE FEB. 133 sistance au raouvement ne depend plus alors que de ce glissement , et elle ne saurait etre moindre que du poids. Or , lorsque le roulement des roues se faisait en liberie , la resistance due aux frottemenls divers elait egale a peine a 1/250 du poids : on voit de suite quelle enorme resistance a subiteraent produite rintervention d'un frein. II est clair encore quo I'energie d'un appa- reil de ce genre est essentiellement limitee par le poids de la voiture a laquelle il est applique , et par suite tous les freins a surfaces frottantes de meme nature produiront, quel que soil leur mode d'aclion , le meme efFet, des qu'ils auronl enraye ou souleve les roues. Les resistances additionnelles que produit rin- tervention des freins agissent comme forces retar- datrices, et le train arrive d'autant plus vite au repos qu'elles sonl plus intenses. II s'en fliut de beaucoup toutefois qu'elles soient susceptibles d'arreter instantaneraent , meme dans un intervalle tres court, des voitures qui seraient animees d'une grande vitesse. Soit, pour generaliser lu question, un train pc- sant P kilogrammes et anime d'une vitesse V par seconde. La quantitc de travail qui a ete consommee pour 1 34 DES FREINS EMPLOYES vaincre Tinertie independamraent des autres resis- tances est exprimec par la moitie de la force 1 p vive que possede le train, soil ^ — V%ex- pression dans la quelle g represente la vitesse im- primee par la gravite dans la seconde prise pour unite de temps. On sail que cette quantite variable avec la lati- tude et relevation du lieu au-dessus du niveau de la mer, est a Paris de 9", 8088. Que la force motrice ( machine , chevaux ou pesanteur) cesse brusquement d'agir sur le train, et I'inertie reproduira dans le sens du mouvement le merae travail. Prenant le cas particulier d'un train de 60 ton- nes , anime d'une vitesse de 10 lieues a Theure , on aurait P = 60,000^'- , ¥ = 11", til. Le travail moteiir emmagasine par I'inertie au- rait par suite une valeur de 377400 kil. eleves a 1 " de hauteur , soit 377400 ^'"■ Pour une vitesse de 5 lieues a I'heiire , le menie travail serait de 94350 ^"'- seulement ; mais pour une vitesse de 1.5 lieues, il s'eleverait a la somme de 832500 """ Or , si Ton suppose le train remorque avec une vitesse uniforme sur une voie rectiligne et de ni- veau , la resistance vaincuc par le moteur se com- poscra : sua LES CHEMINS DE FER. 135 1° Du frotlement de premiere espece des essieux dans leurs boiles; 2° Du frottement de deuxierae espece qui s'exerce au pourtour des roues ; 3° De I'effort que I'air oppose au mouvement des roues. Le premier de ces elements depend du rapport des diametres des fusees et des essieux , et pour les ^vagons ordinaires dans lesquels ce rapport est moyennemenl de 1/15 , le graissage se faisant bien et d'une raaniere continue, on ne sauraitl'evaluer au-dcssous de 1/300 du poids des caisses et de leur charge. Le deuxieme element depend du diaraelre des roues, a la racine carree duquel il est inversemenl proportionnel(l). U varie, deplus, enraison directe du poids du train , et pour des roues de dimensions ordinaires, bien cin trees , il n'excede pas en gene- ral 4/900 de ce poids. Ces deux resistances sont, d'ailleurs, indepen- dantes de la vitesse , et sur un chemin de fer bien tcnu, leur somme ne doit pas depasser 1/250 du poids des trains. (i) De nombreuses experiences failes par M. Diipuit, Tngeiiieiir en chef des Ponls-et-Chaussees , ont confirme rexaclilude de cette loi. Le calcul de I'eirort qu'il faut exerccr pour qu'une roue siirmonle tel obsta- cle ou telle aspcrile placee a son encontre , conduit iheoriquemenl A la meme conclusion^ 136 UES FREINS EMPLOYES Quant a I'effort oppose par I'air , il croit propor- tionnelletneiit au carre de la vitesse et depend du nombre et de la surface des wagons (1). Pour un convoi de 60 tonnes comprenant 15 voitures, y compris la locomotive, cet effort devrait , d'apres les recherches de M. de Pambour, elre e value pour une vitesse de 10 lieues a I'lieure a 160 kil. Pour line vitesse moitie raoindre, il ne serai t plus que de 40 kil.; mais pour une vitesse de 15 lieues a I'heure , il deviendrait de 360 kil. La resistance (2) cherchee serai t par suite pour chacune des trois vitesses precedentes de : 400 kil., 280 kil. et 600 kil., et I'effet d\ namique correspondant de : 44/i4 km. , 1455 km. et 10000 km. L'on voit par suite que le travail necessaire pour vaincre I'inertie du frain^, est plus de quatre-vingts fois superieur a celui que la machine developpe reguliereraent par seconde, quand le train marche avec une vitesse de 10 lieues a I'heure. Le rapport serait sensiblement le meme pour des [i] L'on estime que dans un convoi compose de plusieuis wagons, la resistance que le premier d'entre eux eprouve de la part de I'air, depend de la surface de projection qu'ii presente a son enconlre el de la longueur de la caisse. Pour les autres, cette resistance sera Ijeaucoup moindre, cl dependra deleur ecarlemcnt mutuel et de leur nombre. (a) Snr les parties de la voiecourbe et en rampe, il y aurait d'aulres elements de resistance dils , soit aux frottemenls qui se produiraient dan* le passage des courbes , soit a la pente qu'il faudrait gravir. SDR LES CUEMINS DE FER. 137 vitesses superieures , mais il diminuerait pour dcs vitesses moindres. Ainsi, pour une marche de 5 lieues a I'heure, il iie serait plus que de 64, 8. Re- duisant la vitessea 1"" par 1 ", ce rapport tomberait au chifFre 12. C'est que, pour une faible vitesse, la resistance de I'airn'exerce que tres pen d'influence, et que le premier terme du rapport croit alors comme le carre de la vitesse, tandis que le deuxieme lui est seulemenl proportionnel. Ces resultats monlrentqu'aux vitesses ordinaires des chemins de fer, il exisle une disproportion con- siderable entre le travail enimagasine par I'inertie et le travail regulier de la machine pendant I'unite de temps , et Ton s'explique facilement des-lors comment il faut en general un assez long intervalle pour qu'un train partant d'une station a laquelle il vient de s'arreter , reprenne sa vitesse normale. Get intervalle serait facile a calculer, si Ton ad- mettait que I'eiFort du moteur demeurat constant ainsi que celui de la resistance. Soient F et R ces deux forces , M la masse du train sur lequel elles agissent en sens contraire et G la vitesse qu'elles lui imprimeront a la fin de I'unite de temps; Ton aF — R = MG (I). (1) Le mouvement du train peut ede regarde comme un cas paili- culier du mouvement d'un corps solide enlicrement libre dans I'espace , et les meraesformuleslui sent applicables , en y ajoulant , toutefois , la 138 DES FREINS EMPLOYES Prenons le cas d'une machine dont les cylindres auraient un diametre d, une course 1, et dans le- quel la vapeur fonclionnerait a une pression utile de n atniosplieres. Soil en outre D le diametre des roues motrices. L'effbrt exerce par la vapeur sur chaque piston 1 ' 1' . 7rd» sera donne par 1 expression — — >< 10334 X n , et Ton aura pour valeur de I'efFort rapporte a la jaute des roues motrices n H* I F = 10334 X k D K represenle un coefficient de reduction , au moyen duquel on liendra compte des frottements particuliers aux pieces meraes de la machine (ti- roirs , excentriques, piston , etc. ) Soit pris I'exemple d'une machine dans laquellc on aurait d=0'",30 1=0'",45et D= 1™,41 Reduisons , en outre , a 3 atmospheres la valeur condition de s'appuyer conslamment sur un plan fixe. Or , Ton sail que le centre de gravite d'un pareil sjsteme se nieut dans I'espace , coninic ii loutes les forces y etaicnt appliqnees cjiacune suivaiit sa direction. II suit que si ces forces sent independantes des distances reciproques des differents points du systemc , le mouvemenl de ce centre sera lui-m^mo independant des raouvements des autres points. II en est ainsi dans le cas qui nous occupe , el I'on ne conceit pas comment plusieurs auteurs , pour determiner la vitesse du centre de gravite, ou , ce qui revient au meme , la vitesse du train , out fail intervcnir les moments d'inerlie do? voups par rapport aut axes de ro- lalion. SUR LES CUEMINS DE FEB. 139 de la pression effective moyenne dans les cylin- dres , laquelle es( forcernenl bien inferieure a la pression de la vapeur dans la chaudiere , accusee par le rnanometre. Posons , de plus , k = 4/5 ( 1 ) , il vient F = 680 ''" Admettons encore que le convoi pese 60 tonnes, et que la resistance a la traction soit ea:ale a ^ 250 du poids , Ton a M = 0116 et R = 240 "" D'oii Ton deduit: F R G= ^-^ =r 0,072 Soit representee par V la vitesse norraale du train et nommons t le temps necessaire pour que le train , sous I'influence de la force acceleratrice constanteF — R, passe du repos a cette vitesse, on a V '= G Pour des vilesses de 5 , 10 et 15 lieues (2) a I'heure , on a (1) Si 1*011 ne doniie pas a K une valcur plus failile, c'esl que Ton a •leja tenu compte d'une cause essentielle de reduction de la force, en lixant seulemenlA (rois atmospheres la pression effeclive dans le cylindrc. (2) II n'est pas besoin de remarquer que pour de grandes vilesses , telles que celle de 10 lieues , et a fortiori celle de 15 lieues a I'heure , les locomotives n'ont pas en general une puissance de vaporisation telle qu'elles puissent produire , d'une maniere continue , un effort de tiSO kil. Mais dans le cas du train ordinaire pris pour oxemple , la reali- 11*0 DES FKEINS EMPLOYES Les valeurs de t correspontlanles sont , par suile , de 77" 154" et23r Quant aux espaces parcouriis , ils sont donnes C t^ par la formule E = ^ — , et Ton en deduit comme correspondanls aux vitesses donnees les irois intervalles 213 852 et 1917 metres. Conirae Ton n'a pas tenu comple de la resistance de I'air, il suit que ces valeurs de E sont en realitc irop petites , surtout lorsqu'il s'agit de trains mar- chant a grande vitesse. Cette resistance est en effet proportionnelle au carre de ce dernier element; cl par suile , G ne sauraitctre un nombre constant. Soit V la vitesse du train a tel moment donne , «V* represente I'effbrt oppose parl'air, et dv est la variation de vitesse pendant Ic temps infiniraent petit dt. Le coefficient dilFerenlicl -y— -exprime la vitesse acquise pendant I'unile de temps , et Ton a M 1^=F — R — «V^ d t salion d'un pareil eflorl ne seralt nullcmciil iiecessaire , puisque reffoit de la resislance n'a ulc porle qu'a 240 kil. Seuleinenl , la diminulion de I'efforl F a mesure que s'accroil la vilesse , ferait que le train met- trait, pour acqucrir les vitesses exlrtiracs, plus dc lempsque ne I'indique la formule. SUR LES CIIEMINS DE PER. 14i D'ou Ton deduit par integration Mdv _ 1 M J t/4«(F -R)4-2«v ^^^^^^ F_K__«v. 2 |/^(F_R3 |/4«(F-R)_2«v Determinant la constante par cetle consideration qu'a I'origine dii niouveiuent et lorsque 1 1:^ o on a v = o. Ton Irouve que le temps et la vitesse sont lies par I'equation M 1 = ; - - 1 K«(F — R) 2 laquelle equation se transforme aisement en la suivante : 2l t^^^^'-PQ = y-^- M — 1 ^^ 1/«(F-R) M La quanlite e represente la base du systerae des logarithmeshyperboliques ou neperiens, auxquels se rapporte le signe 1 des formules (1). Elle est egale au nombre 2,718282. (i) Pom- reiidre la formule calculable au moyen des tables de loga- rithmes oidinaires , il suflit de diviser le second membre parle iogqritbme ordinaire de e soil 0,43429 , ou , ce qui revienl au meme , de le mulliplierpar le nombre 2,3026. 142 UES FREINS EMPLOYES Si Ton continue a prendre le meme train pour exemple , on a M= 6116 F — R=440«=l,3 On deduit que les vitesses successives de 5,55 11, tl et 16,66 met. ne pourraient etre acquises que dans les temps 80 179 et 387 secondes. La formule qui donne la distance parcourue avant d'atleindre telle vitesse determinee se deduit des precedenles. Soit en effet ds la differentielle de cetle distance, Ton a ds = V d t = L'integration donne Mvdv R — «v^ Mvdv M , F — R -1 I — \^' \ _|- const. F — R — «v^ 2 K Coniine a I'origine du niouveraent la vitesse est nuUe, la conslante se determine , posant c= o et V = o , et Ton a M , F — R — «v^ ,, . '=-Y.'' F-R W L'on Irouve ainsi que le train ne pourrait atlein- dre les vitesses successives de 6,55 U^ll et 16,66 metres, qu'apres avoir parcouru les distances de 225 4066 ct 2978 metres. SUR LES CHEMINS DE PER. 143 Si Ton compare les resultals obtenus en tenant et sans lenir compte de la resistance de I'air, Ton voit quelle pari considerable d'influence cet effort ac- quiertavecl'accroissementde la vilesse. II impose, en outre, a cet accroissement une limite determinee, et il est clair que le mouvement deviendrail uni- forme pour une valeur de v, telle que « v^ =F — R. La vitesse s'approche continuellement de cette limite, mais ainsi que I'indiquent les formules (a) et (b), elle ne pourrait rigoureusement I'atlein- dre qu'apres un temps infini. Elle n'en differera pas sensiblement toutefois , apres un temps tres-court en general , et d'au- tant moindre que la force de la machine sera plus faible, le poids du (rain plus fort et la surface ex- posee a I'effbrt de I'air plus considerable. Dans le cas pris pour exemple, cette limite correspondrait a une vitesse de 18", 4 par 1 " ou d'environ 16 lieues a I'heure ; mais si la meme locomotive ne remorquait que deux ou trois voi- tures de voyageurs , I'equation limite , dans la- quelle on remplacerait R et « par leurs nouvelles valeurSj montre que le maximum pourrait devenir de 30 lieues a I'heure. Cette derniere vitesse parait, en effet, avoir ete realisee sur plusieurs chemins de fer anglais pour des trains de curiosite ou d'extreme urgence. 144 DES FBEINS EMPLOYES La resistance de I'air joue, comme on le voit, un r61e important dans le raouvement dcs trains. 11 existera toutcfois dans les circonstances dc marcbe ordinaire, entre la vitesse limile et la Vi- tesse normale, line grande latitude, et lorsque Ic raacliiniste a atteint cette derniere vitesse , s'il ne veut pas la depasser, il faut en general qu'il di- minue rintroduclion de la vapeur, saufa rouvrir le regiilateur en cas de resistance additionnelle a vaincre. Le machiniste pent encore, par un simple clian- gement dans le jeu des excentriques, renverser Taction de la vapeur et la faire agir en sens con- traire du mouvement. La force de la machine s'a- joute alors aux resistances de traction , et il en re- sulte que le train passerait de la vitesse normale au repos en moins de temps qu'il ne passe du re- pos a la meme vitesse. Si Ton faisait abstraction dela resistance de Fair, cet intervalle serai t toujours donne par la formule \r F R T = - , mais G serait ecal a ! — , aulieu d'etre G ° M M comme dans I'autre cas, egal a leur difference. Sous Tinfluencc de ces resistances, le train pris pour exemple, passerait des viiesses snccessives de 5", 55 ir\ II et ((r, 66 au repos , en SUR LES CHEMINS 1)E FER. 145 37" 74" etHi" tandis que les periodes correspondantes etaient tout-a-1'heure de 77" 15a'' 61231" Les espaces parcourus seraient , en outre, de 102 410 et 918 metres tandis qu'ils ont ete plus que doubles pour pas- ser du repos a ces memes vitesses. Comme dans le mouvement retarde la force de la machine concourt a la resistance, il suit que la part d'influence due a I'effort de I'air est beau- coup moindre qu'elle ne I'etait dans le mouvement accelere. Cette part se determinera par la consideration que la variation de vitesse dans I'unitc de temps est negative et egale au quotient de la somme des resistances divisee par la masse du train. L'on pose ainsi I'equation differentielle : laquelle se transforme en I'integrale t= M / ; = const. arc tang vM/ rln J dv |/«(F + R) ^ ''+^ Par suite et determinant la constante a raison de ce qu'a I'origine du mouvement on a t = oet v = V, Ton oblient la relation t = (arc tangY MX ric tano » »/ - I /^ F+R ^ /^ F+l Tome II. dO* 1/»G DES FREINS EMPI.0YK3 Au lieu d'unefonclionlogaritbniique, Ton Irouve ainsi , dans ce cas, une fonction inverse de la fonc- lion tangenlielle. Le calcul se fera d'ailleurs avec facilite au moyen des tables de logarithmes. Soil dans I'exemple du train deja pris comme type, la vitesse V, fixee a cinq lieues a I'heure ou a 5", 55 par i". Le temps qui s'ecoulcra pour que le train passe de cette vitesse au repos sera donne par I'expression M j -my ~\ t = , . ( arc tang = 5, 55 M/^ ir_i_i> i Renipla^ant M , « , F et R par leurs valeurs, il vienl t = i77,21 j arc tang = 0,20868] Get arc correspond a un angle de 11 ", 47 ' 10 ", et Ton trouve que, dans une circonference dont le rayon serait I'unite, sa valeur lineaire serait de O'"205. La valeur de I, rapportee a la seconde prise comme unite de temps, est, par suite, de 36 " Pour des vitesses iniliales double et triple , Toti trouve que le meme intervalle de temps serait , dans un cas, de 69" , 7, et dans I'autre, de 78 ". Pour la determination des cspaces parcourus, Von posera Mvdv d e = vdt = — ~- F+R+«v» SUR LES CHEMINS DE FER. 147 Inlegrant el determinant la constanle par la consideration que £ = o, lorsque v = V, Ton ob- lienl la formule M^ F+R-f«\^ Pour avoir la distance a laquelle doit s'arr^ter le train, il suffit de poser v = o , et Ton a E=il 2« 1-h, F-j-R I Donnant a V les valeurs de 5,555, 11,111 et 16,666 Ton trouve que, partant de ces trois vitesses suc- cessivement regardees comrae normales, le train arriverait au repos apres avoir parcouru les dis- tances 100 , 377 et 777 metres. Si Ton compare ces resultats numeriques avec ceux que Ton avait obtenus lorsque Ton faisait abstraction de la resistance de I'air, Ton voit , comme il etait facile de le prejuger d'avance, que cet effort n'a, dans le mouvement retarde, qu'une faible influence. Ainsi, son effet est a peine sensi- ble lorsque le train qu'on veut reduire au repos a line vitesse initiale de 5 lieues a I'heure. Pour une vitesse double, Tarrel du train, pris pour exemple, se ferait a une distance moindre de ~i2^^^ celle a laquelle ilserait arrive, si Ton n'eut 148 DES FREINS EMPLOYES pas lenu compte dc cette cause de ralenlissement, et, pour la vitesse extreme de 15 lieiies a I'heure, i la meme difference ne serai t que de -j-q" L'on voit ainsi que, sous I'influence des seules actions relardatrices dues a la machine et aux re- sistances ordinaires de la traction, les trains rapides parcourraient encore, avant des'arreter, degrandes distances. De la, la necessite de faire intervenir une action plus energique, afin de diminuer plus rapidement la vitesse etde prevenir les funestes effels de ren- contre et de deraillement. Si Ton cherche quelle est la force susceptible d'arreter le convoi a telle distance delerminee, et que cette force soit supposee agir d'une maniere consiaute, elle se deduira des forraules qui rcglent la chute des corps graves. II suffit, en eiffet, de I'y substituer comme inconnue a la lettre g qui ex- prirae I'intensite de Taction de la pesanteur. Soit y I'intensite de la force cherchee ^ V la vitesse dont le train est anime lorsque commence faction de la nouvelle force, D la distance a laquelle on veut qu'il s'arrete. Ton aura 2D L'on trouve aussi que, pour qu'un train anime d'une vitesse de 5 lieues a I'heure s'arretat aux SDR LES CUEMINS DE EER. 149 distances de 1, 5, 10, 20, 50 et 100 metres, il fau- drait que la force retardatrice, Taction de la pe- santeur etant prise pour unite, fiit representee par les nombres 1,58.0,316. 0,158. 0,079. 0,0316 et 0,0158. Pour des vitesses de 10 et 15 lieues a I'heure, les valeurs de la force retardatrice correspondante aux luemes distances d'arret, seraient, dans le premier cas , de 6,32. 1,264. 0,622. 0,316. 0,1264 et 0,0632 dans le deuxieme cas , de U,22. 2,844. 1,432. 0,711. 0,2844 et 0, 1422, I'intensite de la pesanteur etant toujours prise pour unite. Le tableau precedent montre combien celte force retardatrice croit rapidementavec la vitesse, et quelle enorme resistance il faudrait opposer pour arreter a un metre de distance les trains ordinaires de voyageurs. L'on voit encore que la valeur de cette force est independante du poids du train, ainsi qu'il en devait elre , puisqu'on I'a regardee comme pro- portionnelle a I'intensite de la gravite. Son effet dynamique sera , dans chaque cas , le menie , et il sera egal au travail que I'inertie avait absorbc au depart du train pour le reproduire a I'arret. Designant, en effet, par fie rapport de I'intensite 150 DES FREINS EMPLOYES de cette force a celle de la gravite, I'efFet dynami- que en question est represente par leproduil f P D, Or , H etant la hauteur due a la vitesse v, Ton a H = — — de nieme D= — d'ou Ton deduitl'd 2g 2fg galite 1 P fPD=-- y^ 2 g C'est I'intervention des freins qui produil en ge- neral sur les chemins de fer la force rclarda- trice exceptionnelle dont il vient d'etre question. Les surfaces froltantes sont , dans les trains de voyageurs , I'une et I'autre en fer, et d'apres les experiences de M. Morin, Ton devrait pren- dre 0,438 pour valeur du coefficient de frottement a sec. Mais, comme I'a remarque (1) M. Poncelet, cette valeur ne conviendrait qu'a des qualites de fer exceptionnelles,ainsi qu'a certaines dispositions de leurs fibres, et elle ne pourrait etre adoptee qu'autant que la surface ne subirait aucune alte- ration sensible. Or, iln'cn est pas ainsisur les che- mins de fer oii les charges a egalite de surfaces frottantes sont bien superieures a celles des expe- riences de M. Morin, et il y aurait plutot lieu d'ap- pliquer en beaucoup de cas les coefficients auxquels sont arrives successivement Coulomb et Rennie. (1) Introduction ti \a mfcanique induairieUr, phtjuque et rxp"'• (id.) f=0,18 (id.) L'on deduit E = (l) 43 metres. (1) Pour arriver a uiie valeur bien exacte de la distance E , il aurait fallu tenir comple de qualre aulres resistances dues i° a raclioii de I'air ; 2° a rinclinaison de la vole; 3" au passage dans la conrbe ; - 4° aux frotlemenls qui se produisaieiil dans le roulement des lo- comotives. Donnanl aux letlres F , Q, Q',q, q', p, V et g les memes signifi- cations que ci-dessus , nommant P le poids total du train , el designant par 1 , a , el A rinclinaison de la voie , le coefficient de la resistance que I'air opposait au mouvement du train et les coefficients des frotte- iiients diis au passage dans la courbe et au roulement des deux loco- motives 5 l'on aurait FJ^r(q-f-q'4-p)-|-iP-f^P + X(Q + Q') Comnie rinclinaison dans la paitie de la voie parcourue par le train au moment do I'accidenl est de i/2 millieme a peine, il n'y a pas, en rcalite , lieu d'cn tenir comple. Quant aux resistances dues au passage dans les courbes , comme le rayon est de 500 metres, le triple frottement provenant de la fixile des roues sur les cssieux , du parailolisme de ces essieux et de Taction de la force centrifuge , ne devait pas excuder 5/1000 du poids, soil 300 kil. De leur c5le , les frotlemenls de premiere et de deuxieme espece , qui continuaienl de se produire dans le mouvement des deux machines fGO DES FREINS EMPLOYES La machine qui Tenail do Lyon coninie secours nc remorquait que son tender. Elle ctait , comme lesaulres, niontee siir qualre roues couplees. Les cylindres avaient 28 centimetres de diametre el 42 de course. Le diametre des roues etait de t " 30. Dans les conditions de marche ordinaire , la ma- chine pesait 9500 kil. et le lender 7000 kil. Cette locomotive etait employee depuis quelquc temps pour le service dc nuil , et on la tenait , pendant le jour , sous le hangar des machines avcc un feu couvert. Lorsque , siir I'ordre du chef de la station , on voulut la faire partir , la vapeur man- quail ;, etil fallut activer le feu pour la raettre en raouvement. 11 parait meme qu'au moment de la rencontre, la vaporisation etait fort incomplete ; et , d'apres divers temoignages , la vitesse ne de- vait pas depasser celle de 8 lieiies a I'heure. Admettant que le raachiniste ail siibiteraent in- terverti le sens de la vapeur en merae temps que soil aux fusees des essieax , soil a lajaute des roues , doiiiicraicnt , en lesevaluaiila ■ du poids , uiie resislaiice addiliomicllo de 103 kil. La somme de ces resistances esi , coiiune on le voil , ires peu de chose retativement ri I'effort do 13,500 kil. produit par i'iiilcrveiilioii des freiiis. II y a lieu davaiitage dc teiiirconipte de Taclioii de I'air ; el , dans l;» supposilion oA la vilesse du (rain ([u'oii voulail arreler etail de 10 lieues a I'heure , celle resislance duvail reduire d'environ 1/10 la dlslance d'arr(*t. S'JR LES CHEMINS DE PER. 1G7 Ic chauffeur serrait energiquement le frein du fender , la formule g I Q+q V- - 2 g F-f-fq donnera d'une maniere approximative la distance que pouvait encore parcourir la machine avant d'arriver an repos. A raison dii peu d'activite de la vaporisation , nous supposerons dans revaluation de F , que la pression utile dans les cylindres ne depassait pas deux atmospheres, et nous trouverons de la sorte, qu'a la suite del'interversion de la vapeur, I'efFort rapporle a la jante devail etre, pour le moins , de 350 kil. Posant de plus Q^gSOO""'- q^TOOO""' s = 9",8088 V = 8",88etf=0,18 il vient E = 42 metres. La somme des deux distances qui viennent d'etre calculees est ainsi bien moindre que celle de 180 metres, d'oules deux macliinislespouvaients'aper- cevoir; mais si celui qui venait de Lyon fit imme- diatement la manoeuvre comraandee en pareille circonstance , il n'en fut pas de meme de I'autre qui ne pouvait supposer qu'une machine arrival en sens contraire sur la voie on il se trouvait en- gage , et lorsqu'il commen^a sa manoeuvre, c'est 168 DES FllEINS EMPLOYES a peine si la distance intermediaire devait depasscr 100 metres. L'intervalle eut cependant encore suffi pour que la vitesse fiit rendue sensiblement nulle an moment du choc, si toutes les roues dcs voitures eussent pu etre enrayees de suite ; mais un certain nombre d'entre elles n'avaient point de conduc- teurs oil garde-freins , et , de plus , ces agents , places a I'avant des voitures , sur des banquettes , ne voyaientpas ce qui se passait sur le cliemin et ne pouvaient que tardivement recevoir le signal d'alarme , de sorte que la rencontre se fit avant que plusieurs d'entre eux n'eussent raeme com- mence la manoeuvre des freins. Le renversement de la vapeur dans les deux machines et le serremcnt des freins des tenders et des premieres voitures de voyageurs diminuerenl toutefois singulierement la vitesse a I'endroit de la rencontre , et toute la tele du train n'eprouva meme aucune avarie grave (1). (i) Des deux locomotives qui se Irotivaient a I'avant du train, la pre- miere n'eprouva d'autre avarie qu'un redressement des sablicrcs el le bris de quelqucs mecanismes ; la seconde, qui remorquait seule I'ensemble du convoi, fut apeine oiidommagee et clleput le lendeniain meme etre remise en activite. Quant la marhine de sccours (pii arrivait de Lyon, son tender a I'avant, file fut jusqu'a un certain point sauvegardee par I'interposition de ce lender qui fut mis en piece el jclehors la voie. Elle recul toutefois quel- c(iies avaries notables. Ainsi, In plnle-formc sur laquolle sc lenail le ma- SUR LES CIIEMINS DE FEB. 169 La cinqaieme voiture fut la plusraaltraitee. Elle etait de construction deja ancienne et portait sur des sablieres plus faibles que celles des autres voitures. Ces pieces se briserent au milieu, a I'en- droit oil des interpositions de boulons et de mor- taises dirainuaient encore leur solidite , et la voi- ture venant a s'engager au-dessous de celles d'ar- riere et d'avant, fut en quelque sorte mise en pieces. Poussees par la vitesse acquise, plusieurs des voitures suivantes s'enchevetrerent entrc elles on s'arc-boiiterentles unesconlre les autres ; maisl'ef- chinisle fut relevee suivant iiiie position verticale, la barre de fer qui par Paction de la pedale ic'glait les excentriques fut brisee et les roues sorli- rent de la voie, entrainant les rails avec elles. Le coke du foyer s'etant en outre projete a I'exterieur, le feu prit a I'enveloppe et consunia toutes les parties combustibles. Le recul de cette locomotive, sous I'inlluence do la rencontre, fut de plus de lo Daelres. Si Ton appelle P et P' les poids des masses mues en sens contraire, V et V leurs vilesses au moment de la rencontre , appliquanl a ces masses les lois du choc relatives aiix corps non elastiques ou qui conservent I'im- pression. Ton a pour la vitesse commune a I'ensemble des deux masses P V — P' v ^' ~ p -I- P' Posant dans Ic cas actuel et par hypotlicse pour les vitosses V el V au moment du choc V=: 5,'" 55 et V = ^ "1 Ton trouverail V = 4,48. laquelie vitesse u'aurait ele amortie qu'a une cerlaine distance par les resistances qui continuaient a agir et auxquelles se joigoit bientot le frot- tement considerable du au deraillemcnt. 170 l^KS FREINS EMPLOYES f'et fut de moins en moins sensible a mesure que les voitures se Irouvaient plus cloignees de la tetc du train ; et Ics dernieres d'entre elles , laissees libres de cheminer , pendant un supplement d'in- lervalle egal a la somnie des longueurs des chaines de relenue et a I'espace disponible cree par le bris et renchevetrcmcnt des precedentes n'eprouverent qu'une faible secousse. Get accident nesaurait etrecite comme un exem- ple des risques que I'on encourt par un exces de vitesse, mais il temoigne de la suffisante efficacite de Taction des freins, puisqu'il ne serait point arrive si cette action eut etc prompte et qu'elle se fut exercee surtoutes les voitures. Ces appareils ne sauraient arreter brusquement des trains rapideS;, mais cette instanlaneite d'action serait, commeonTavu, plutot desastreusequ'utile, et I'espace que des voitures subitemcnt cnrayees sont susceptibles de parcourir encore dans les cir- constances ordinaires de circulation sur les chemins de fer ne sera jamais assez grand pour qu'on n'aie prevenu de la sorle ou tout au moins rendu peu dangereux les resultats d'unc rupture ou d'une rencontre. T.es principes exposes sont necessaires pour que SLR LES CHEMINS DE FER. 171 Ton se rende bien cornpte de I'aclion des difFerenls inoj'ens qui ontete proposes pour prevenirles acci- dents surles chemins defer, et ils doivent ctre pre- sents a I'esprit des inventeurs, s'ils ne veulent pas s'egarerdans des recherches oiseuseset sans ulilite. On peut dire des freins ordinaires , qu'ils sont solides, d'une manoeuvre facile et d'unc suffisanle energic pour faire glisser les roues, mais on leuv reproche jiistement d'occasionner pour leur ma- noeuvre une certaine perte de temps el de provo- quer une prompte et inegale usure des roues. Un grand nombre d'autres ont ete proposes , et chaque accident funeste stimule le zele des inven- teurs. Ainsi, a la suite de la catastrophe du 8 mai , occasionnee par la rupture d'un essieu de machine, une foule de personnes se sont occupees a I'envi de procedes propres a ameliorer la confection des essieux ou a constater leur degre de solidite; de meme, a la suite de la funeste rencontre qui eut lieu le l*"^ mars 1846 sur le chemin de St-Etienne a Lyon , beaucoup de recherches ont ete entreprises dans le but d'arreter promptement un train ou d'attenuer les efFets d'un choc. Parrai les appareils proposes , plusieurs ont etc soumis par les auteurs au jugement de I'Academie, et ils seront successivement I'objet d'appreciations particulieres. 172 l»i:S FRKINS EMPLOYES Au premier rang de ces inventions se presente le frein imagine par M. Laignel, et qui se difFe- rencie completemcnt des appareils ordinaires en ce qu il agit sur les rails memes. 11 se compose de sabots en bois, places entre les roues consecutives et de forme trapezoidale. La grande base inferieure est armee d'une lame de fer a rebord interieur et de nieme section que celle du bandage des roues. L'ensemble est relie solidement aux sablieres des cadres par un systeme de traverses et etriers en fer, servant de guide. Des manivelles a vis permettent de faire descendre les sabots dans une direction verticale et de les presser a volonte contre les rails. L'on pent ainsi graduer le frottement et le rendre de plus en plus grand, jusqu'a ceque Ton aitatteint le maximum de resistance en soulevant les roues au-dessus des rails. Get appareil a ete employe pour la premiere fois pour le service des plans inclines de Liege, et I'ad- ministration des Chemins de fer de Belgique a rendu pleine justice a son inventeur. Le meme frein a depuis lors ete mis en usage sur le grand plan i ncline d'Aix-la-Chapelle , oil I'anteur de ce Memoire Fa vu fonctionner en 1845, et il a ete applique recem- ment sur le plan incline dii Cliemin de fer de Montrambert, I'un des grands cmbranchements dela ligne de St-Etienne a Lyon. SUU LES CHEMINS HE PER. 173 Ce systemc de frein a le triple avanlage de la solidite, de la promptitude d'aclion et de la preser- vation des roues contra la rapide usure qui resultc de leur glissement contre les rails. Sur les plans in- clines oil on I'emploie , il est place sur an ^vagon special auquel on donne beaucoup de poids pour augmenter Faction de la resistance. Dans une notice sur les plans inclines de Liege, publiee dans les Annales des Ponts-et-Chatissees , 3^ seric;, 18/i3, M. Garella, ingenieur en chef des mines , donne des details circonstancies sur les wagon s-freins employes pour le service de ces plans. Ces wagons sont montes sur six roues , et en les lestant avec des gueuses en f'onlc, on porle leurs poids a 8000 kil. En admettant 0, 18 pour valeur dii coefficient de frottement, la resistance produite par le frein serait de 1440 kil. ; raais ellc pourrait ne pas exceder 800 kil. , si Ton se trouvait dans le cas le plus defavorable correspondant a une huniidite savon- neuse du rail. L'inclmaisori des plans inclines de Liege varie de 0, 014 a 0, 03. Adoplant ce dernier chiff're, la coraposante du poids qui tend a faire descendre le wagon est de 240 kil. On se rendra facilement comple de I'energie 17i DES FKEINS EMPLOYES d'actioii (111 wagon-frein au moycn dc la i'onmile M \- dans laquelle : M exprime la masse dii train ; p — le poids des ^vagons-freins ; P — le poids des voitures ou aulrcs wa- gons; i — I'inclinaison du plan ; f — le coefficient de la resistance que les frottenients de premiere et rieu- xieme espece , developpes aux fusees des essieux et au pourtour des roues , apportent au roule- ment des voitures ; V — la vitesse du train au moment on (1) Nommant z Tangle d'inclinaison du plan, o' ot j," les coefficients des deux froltcinents a I'ensenible desquols se raj)i)orle le nombre o, desi- gueiil en outre jiar Q le poids de tuules les roues des voitures ou aulrcs wagons roulants, Ton aurait pour valeur pins cxacte de L JI v» '~ 2 fpcosz-[-y'(P-Q)-|-y"Pcosz-(p + P)sinz A cause de la peiitesse de i'augle z , Ton pent regarder cos z comme ne differanl pas fensihicinont dc 1 , et i'oii a M V^ ~ 2 r p -}- »•(!>- 0) + ?" I*- (pH-I") sill z Les poidi P et Q elant ordinalremcnl pi o|i(irlioiiiiels , la fomnic des deux tcrmes m' ( PQ) -j-m" P pourra s'ecrirc en general sous la fornii.. plus simple o P, et Ton aura la rormulr meiilionnre au texle el d'ajin'"* laquelle se soul fails les calculs. SUR LES CIIEMINS 1)E FER. 175 commence 1' action da frein ; E — la distance a laquelle il s'arrelera sous Tinfluence de cette action. Soit pris comme exemple le train cite dans la notice de M. Gareila, el qui serait compose de six voitures pesant ensemble ^4000 kil. et de deux wagons-freins places I'un en lete, I'aulre en queue, ct pesant chacun 8000 kil. L'on aura p= 16000"" P=: 44000 ■''' Mr= 6116 1 = 0,03 L'on peut , en outre, poser jDOur I'etal de se- cheresse ordinaire des rails et d'entretien des wa- gons f=0,18 y= ^ 250 On deduit, pour les valeurs de E , correspon- dantes aux vilesses de 5 10 et 15 licues a riieure. 7^,5 298 ct 670 metres. Si l'on voulail tenir compte de la resistance de I'air , il faudrait , comme on I'a deja fait plus haul poser Tequation differenlielle Mdv de = i(p-f P) — fp — ?P — -'-^" laquelle donne par integration et determinant la conslante , de maniere que e = o lorsque v = V e= JL I i(p + P)-fp-yP-: L^Ll!. /m 2^ i (p_|-P)_f p_^P— ;, v^ *^ ^ 176 DES FUEINS EMPLOYES La variable v tlevenant luille pour la valeur de e correspondante a I'arret du train, Ton a (e) E=-^ 1 (l V'^l Appliquant a cette formule les donnees prcce- dentes, Ton irouverait pour valeurs dc E corres- pondantes aux irois vitesses de 5 10 et 15 lieues a I'heure. 73,6 280 et 588 metres. Si Ton supposait que le rail fut irapregne d'une humidite boueuse, le coefficient de frottement serait inoindre , et Ton a vu qu'il pouvait ne pas ex- ceder 1/10. Dans ce cas, et s'il s'agissail toujours du meme train, le denominateur du deuxienie menibre de I'equation (a) deviendrait negatif, c'est-a-dire que la resistance au raouvement serait moindre que la puissance due a Taction de la gravite. Les deux freins seraient alors impuissanls a reduire le train en repos, lis ne pourraient meme diminuer la vi- tesse acquise, et tout leur effet se bornerait a res- treindre I'acceleration de celte vitesse dans I'unite de temps. Tenant compte de la resistance de I'air , cettc limite de Taction des freins serait un peu rcculee. On Tobtiendrait en posant : i (p_|_P)_ fp- »P_a Y^= o SUR LES CHEMINS BE FER. 177 d'ou Ton lire la valeur de f correspondante a telle vilesse donnee que le train garderait d'une ma- niere uniforme (1). La discussion precedente montreque, danslc cas du train pris pour exemple et qui comprend seu- lement dix voitures de voyageurs, I'ensemble de deuxwagons-freinsn'auraitsur une pente de 3/100 pour de grandes vitesses et les rails etant bien sees, qu'une efficacite mediocre, et qu'ils seraient en outre tout-a-fait irapuissants a arreter le convoi ou meme a diminuer la vitesse acquise, dans cer- tains cas d'huinidite du rail. L'on aurait alors, il est vrai, la facilite de jeter du sable sur les rails, afind'augmenter le coefficient de frottement, et bien que celte mesure soit des- tructive du materiel et susceptible d'occasionner (i) si Ton suppose (jue Taction de la gravilc ful plus grande que la sommc de toutes les resistances, la formule (c) ne serait plus applicable, romme le monire la forme negative qu'afTecte alors I'expression donl il faut prendre le logarilhme. On n'a pu deduire, en efTet, dans ce cas, celte formule de I'equation (b) parce que la vilesse V ne pent plus devenir nulle. Elle ira toujours an contraire, en croissant, mais ainsi qu'on Ta deja vu lorsqu'il s'agissait d'un train emporle par une machine, sur unc voie rectiligne et de niveau , la resistance de I'air imposerait a celle vitesse une limite qu'elle n'atteindrait jamais, il est vrai, d'une maniere aiisolue, mais dent elle ne differerait bientol plus d'une maniere sonsilile. L'equation limite sera dans ce cas encore la suivanle : ( i p 4- P ) — f p — y P — « V^ = o Tome If. i2* 178 DKS 1 REINS EMPLOYES des derailleiuents , il serait necessaire d'y avoir recours (1). II arriverait, toutefois, que nonobstant I'accrois- sement d'action des freins, la vitesse ne pourrait etre assez rapidement amortie pour que I'ou put , en maiutes occasions , se preserver d'accidents graves, et il serait dangereux par suite de se repo- ser sur Taction exclusive de ces wagons speciaux. Aussi , imporle-t-il que les conducteurs des voi- tures restent a portee des freins dont clles sonl armees , afin de les serrer au besoin et de creer de la sorte une grande resistance additionnelle. Si toutes les roues des voitures pouvaieiit etre enrayees de suite, la pente de 3/100 prise pour cxeniplc diminuerail I'aclion des freins de 3/18 seulement dans les circonstances ordinaires et de 3/10 dans le cas d'humidile le plus dcfavorable. II estclair, en outre, que les wagons-frcins nescraient plus d'aucunc utilite ; niais , com me on I'a deja fait remarquer, des mesurcs d'economie, fort mal cntenduesetnullenienl adinissiblcs en general, ont (i) M. Locarl, ilans la notice inleressanle dont il a dtija ete fait nienlion, cite conirne ayant etc dans niaintes occasions tres-eHicacc le versement de sable snr les rails, qn'oiierait la conducteurde la i''*voitui'e en faisant jouei' une simple pedale. Le sable elait fin et n'arrivait qu'en petite nuaulite, afin d'cviter le risque de dcraillcnient. II est clair que Ton angmentait beaucoup aussi le frottemcnt dii glisse- nicnl ct que I'arret ponvait se faire d'une manii'rc beaucoup plus rapide. SUR LES CHEMINS DE lER. 179 fait jusqu'ici que, sur la plupart des chemins de fer, beaucoup de voitures de voyageurs , ou n'onl pas de conducteurs garde-freins, ou ne sont pas nieme pourvues de ces appareils. Qu'iin train pareil se presentc en tete d'un plan incline, et I'intervention des wagons-freins sera de la plus grande utilite. II en sera de nierae pour les v\ agons de mar- chandises auxquelles ne s'attache plus le nienie interet de securite publiquo et qui ne sont, en ge- neral, qu'en petit nombre amies de freins. C'est le cas des plans inclines du chemin de fer de Monlrambert a St-Etienne. Ce chemin est specialetnent destine au transport des cliarbons que renfernie le riclie bassin de la Ricamarie , et Ton passe de la vallee de I'Ondaine dans celle du Furens , au inoyen d'une rampe desservie par une machine fixe. La longueur est de 2160 metres , et la chiile dc T?-", 2. La penle est irreguliere et varie de 0,0218 a 0,0528. Un plan automoteur cxiste sur I'autre versant. Sa longueur totale est de 1390 metres. La chute totale est de 72 metres , et la pente varie de 0,082 a 0,0348. A chaque train de \ragons circulant sur ces 180 ^'~ DES FRKINS EMPLOYKS plans est joint un wagon-i'rein. Surleplan des- servi par la machine , ce wagon est arme d'un Irein ordinaire pour enrayer les roues, et d'un Irein , dit heurtoir , place a Tarriere. En cas de rupture du cable a la remonte , ou lorsqu'on veut arreter le train a la descente , Ton abat sur les rails le frein heurtoir sur la concavite duquel viennent de suite s'emboiter les roues. Le wagon-frein du plan automoteur est plus puissant et d'un plus facile usage. II se compose de deux sabots en bois de chene , portant chacun une semelle en bois de verne , et disposes de telle sorte qu'on peul les presser a volonte contre le rail , ou l)ien seulemenl enrayer les roues en tournant la manivelle en sens inverse. M. I'ingenieur Meynier , d'apres les dessins duquel out ete construits ces wagons , a eu de plus I'ingenieuse idee de dis- poser dans ces sabots des rigoles , par lesquelles on inlroduit au besoin du sable entre les surfaces frot- tantes (1). M. Meynier a fait diverses experiences pour de- terminer la puissance du frein dans ces divers modes d'action , et suivant que les roues etaient seulement embarrces ou que les sabots pressaient (1) Nolo sur les ^Yagons-freil)s employes sur les plans inclines du Clieiniii do ler de Moiitramberl , par M. Mej iiicr , ingenieur divisionnaire des Mines dc la Loire. ( Correspondance des eleves brevetes de I'Ecole des Mincurs de Sl-Eliennc , 3* si'ric , u° 9 ). SUU LES CHEMINS DE PER. 181 sur les rails sees sans I'emploi du sable , ou qu'ils pressaient sur les rails avec intervention du sable , le coefficient de frottement avail successiveinent pour valeur 0,192 0,354 0,399 Dans le cours de ces experiences, les rails etaient parfaitement sees, et de la vienl que rinterposilion du sable n'a produil qu'un faible aceroissenient de resistance. La puissance de I'apparcil est, toulel'ois, plus que double de ce qu'elle est sur le wagon-frein du plan de Liege , ou le frottement se fait en general fer contre fer. line faut pas s'abuser neannioins sur I'efficacite de ce systenie, el Ton trouve ainsi que sur la pente de 8/100 du plan auloraoteur , c'esl a peine si , par Tin terven lion d'un wagon-frein a sabliers el du poids de 4000 kil. , Ton pourrait arreter a 100 metres de distance un convoi de 3 wagons de charbon , chacun egalement du poids de quatre tonnes. En la restreiguanl dans ces limites , et a defaut d'un nombre suffisant de freins ordinaires , I'uti- lite des wagons-freins , pour le service des plans inclines , est incontestable , et la masse qu'ils ajoutent aux convois n'a pas memc , dans ce cas , d'inconvenient bien sensible , puisque les ma- 182 DKS KREIXS EMPLOYI-S chines fixes sont loujours pretes a les remonler des qu'ils onl etc detaches des trains. De meme , dans Ics plans autonioteurs , hi preponderance de la gravite des wagons pleins qui descendent, pernaet loujours d'atlacher a la suite des Avagons vides en remonte telle charge additionnclle. II n'en serait pas, a beaucoup pres , de meme, si les ^vagons-freins devaient faire partie des trains pendant toiite la duree de la marche el sur les par- lies de la voie parcourue paries locomotives. La faiblesse ordinaire des pentes les rendrait , il est vrai , beaucoup plus efficaces (1) que sur les (t) si I'oii preud jiour exemple la |>arlie du Clicraiii de fer de I.you a Sl-Elieiiiie , qui descend de celle deriiiere ville a Rive-de-Gter , ut sur laquelle la j)enle est de 1-4/1000 , Ton Irouve qu'il suffirait d'liii wagon-frein i>areil a ccux du plan incline de Li(5ge , et pesant comrae eux 8000 kil. , pour bien regler le mouvcinenl d'un train de 40 tonnes , el si la vilcsse ne dejiassail pas celle de 5 lieues a I'heure, comnie il arrive ordinairemeiil sur celte parlie de la voie , Ton pourrait toujours , dans les circonstances ordinaires, amorlir assez promplemenl celte vilusse et arrelcr le convoi a une distance de tel point donne qui ne depasserait pas 100 metres. L'on obliendrait le meme resuitat avec le wagon-frein a sabliers ; niais l'em|)!i)i du bois el I'intervention du sable auraieiit ici les plus grands inconveiiienls tant sous le rapport de t'usnre des apparcils que '•ous celui de la deterioration des rails , parce que le frein agirait d'une inaiiiere constante , tandis que sur le plan aulomoteur , il ne doit aglr qu'excpplionnellement. On parvienl , du rcste , erGcaceinent au m^me but , en armant de freins le cinquicme des wagons, el Ton a le double avanlage de dimi- iHier la masse du convii el de se dispenser de la remonte de lourds apparcils accessoires. Ces freliis consistent en sabols que luji applique conlre les roues SLR LES CHEMINS DE PER. 183 plans inclines ; mais ce scrait imposer un nolable surcroit dc travail aux machines, el il arriverait, snrtout pour Ics trains de grande vitessc, qu'cllcs ne seraient plus assez fortes pour vaincre la resis- tance additionnclle causee par la inontee des ram- pes ou le parcours de courbes raides. L'on eviterait ces inconvenients en adaptant le frcin de M. Laignel aux voilurcs meme de voya- geurs, et surtout aux tenders ; mais la precisement est la difficulle pratique, et elle n'a pas encore ete resolue d'une maniere satisfaisante. MM. Nozeda etde Travanetont presente, en 1844, un frein auquel ils ont donne le noni dCauiomo- feur. II se distingue du frein ordinaire par I'addition d'une petite roue ou galet que le conducteur rap- proche a volonte de I'une des roues de la voiture en mouvement. Lc frottement qui s'elablit alors de- termine la rotation du galet, autourde I'axe duquel consecutives au moyeii de gnuids bras de levier. L'on manoeuvre ces le- viers ou iiiojen de cordes passant sur des mouKles, et cliaque wagoiinier peul cnrayer de la sorle les roues de deux wagons. Ces freins ii'agissent dircctcmeiit que snr les roues d'un seul cote, el il en resulle uuc grande teudanoe au decaiage des roues opposees. Il arrive souveni, en oulrc, que les wagoniiiers enrajenl con)pletenie,nl plusieurs roues pendant une grande jiartie du parcours. C'est une Ires- mauvaise pratique ;i laquelle il fuul surloul atliiber la raiiide usuru des rails et la deformaliou de heauconp de roues. Dans la marclie ordinaire, les freins doivent elre serres de inauicre a em|>echer I'acceleralion de la vilesse , sans que les roue'j uosseni jamais de tounier. 184 DES I'UKINS EMPLOYSE s'enroule une chaine, dont le raouvement entrainc I'extremile cl'un levier a double eft'et et fait mou voir des tringles qui agissent direclement sur les sabots et les pressenl centre les jantes. Pour la mise en oeuvre du frein, il suffit que le conducteur abaisse un levier qui mette le galet en contact avec Tune des roues tournantes. L'appareil agit alors de lui-meme et devient autoraoteur , niais sa mise en jeu necessite toujours I'interven- tion du conducteur. Son action ne parait pas d'ailleurs devoir etre plus rapide que celle des freins ordinaires, et le fait a ete confirme par des experiences entreprises I'annee (lerniere sur le chemin de fer de St-Etienne a Lyon. M. Fleary Merck presente plusieurs varietes de freins. L'un d'eux , qu'il designe sous le nom de frein extraordinaire , ne doit agir que dans le cas d'un choc brusque. II se compose de sabots termi- nes par une partie circulaire et tels qu'ils puissent cinbrasser les roues et les soulever en se platan t au-dessus d'elles. A I'etat ordinaire, ils se trouvent a une certaine distance de la jante , mais lorsqu'une secousse vio- lente vient a se produire , les tampons des ressorts places entrc les voitures poussent des tiges de fer qui dccrochent dans leur mouvementdes rouleltes auxquelles les sabots son I suspendus. SUR LES CHEMINS DE FER. 185 Get appareil est de construction compliquee, et son jeu necessiterait Fiiilervention de plusieuis ressorts. II serait d'une application difficile et n'au- rait peut-elre pas la solidite suffisanle. On ne voit pas de plus comment se ferait le derayage , et ce serait un frein qui ne pourrait servir que dans des cas exceptionnels. Or, il importe pour eviter des complications et meme des impossibilites de construction, que ce soit le merae appareil qui serve dans tons les cas oil il est besoin d'arreter. On ne saurait non plus donner son assentiment a des freins susceptibles d'agirsans I'intervention de conducteurs. Tout sur un cherain de fer doit dependre d'une volonte in- telligente, et;, quoiqu'on fit. il pourrait arriver que I'appareil venant a fonctionner hors de propos , devint lui-meme line cause d'accidents graves. Un autre frein , presente par M. Merk, consiste dans I'application sur la jante des roues, de sabots presses au moyen de vis, mais Ton se trouve alors dans ]e cas du systeme ordinaire. C'est aux appareils precedents que se rapportent les plans et memoires soumis I'annee derniere a I'Academiepar M. Merk. Ce laborieux inventeur n'a pas cesse depuis lors de s'occuper du m^me objet, et le nouveau frein qii'il propose et dont il a fait executer un raodele en relief, est bien superieur 180 OKS FREINS EMPLOYKS SOUS Ic rapport dc la siniplicile de la construction et de la facilitc de la inanoeuvre a celui qu'il avait imagine d'abord. L'enrayage se fait toujours au moyen de sabots frottant contrc les rails , et nous retrouvons ici I'idee principale de M. Laignel; mais, dans le sys- temedcM. Merk , et conime I'a fait M. Meynicr pour son frcin-heurtoir des plans inclines de Mont- ranibert , le sabot s'engage sous la roue , et c'est elle qui, s'appuyant sur lui , le presse directement contre le rail. Dans I'ctat de niarche ordinaire , le sabot se trouve a une petite distance de la roue et du rail , niais qu'il devienne necessaire dc moderer la vi- tesse, le conducteur n'a qu'a renverser un levier pour qu'une chaine engrene dans un pignon qui la tire et entraine a sa suite le sabot contre la janle dc la roue. Ce freiu peut etrc regarde comrae une appli- cation aux voitures des chemins de ferd'un sys- tonie frequeniment employe sur les routes de terre. Toutefois, la disposition en forme de biseau qu'il faut donner a lunc des extrcmites du sabot, pour quelle puisse penetrer sous la roue et le jeu qu'il est necessaire dc laisser dans une sorle de plan incline, pour permettre a I'enseiTible du frein dc descendre , laissent des doules sur la solidite SUR LKS CHEMINS DE FEH. 187 qu'aurait cet appareil , ct il convient d'altendre n cct egard la sanction de I'experience. Un chef d'atelier aiix Brotteaux , a concu I'i- dee de se servir des sablieres meme dc la voi- lurc coranic sabot, et lorsqu'il vent produire un arret, il fait jouer un mecanisme qui permet a la caisse dc descendre tout entiere, de sorte que des concavites ere usees dans la sabliere vicnnent s'ap- pliquer conlre la jante. Il est clair que ce systerae aurait une grande rapidite d'aclion , mais la diffi- cullc de redressenient de la caisse ferait qu'on ne pourrait s'en servir que conime frein extraordi- naire. On ne voit pas , en outre, comment le me- canisme de descente pourrait etre etabli sans que la solidite delavoiture merae fiit singulierement compromise, et Ton sail que cette condition de solidite est essentielle sur un chemin dc fer. A la suite de cette invention se placcnt les pro- codes qui consistent a laisser tomber sur la voie , soit une caisse de wagon, soit un poids tres pesanl dont le frottement contre le sol determinerait la production d'une grande resistance. II est clairque ces appareils energiques ne pourraient etre places que sur la dernierc voiturc des trains, et commc il faut un certain nombre de secondes pour qu'un signal parvienne dumachiniste oudu premier con- ducteur a I'ouvrier place sur cette voiture et qui 188 DES FREINS EMPLOYES disposerail de I'appareil , la resistance ne pourrait dans la plupart des cas elre produite instantane- ment, d'aulant que le ralentissement de la loco- motive lend inimedialement a rendre laches toutes les chaines d'attache. Ce serait , d'ailleurs, ajouter aux trains une voiture erabarrassanle pour la ma- noeuvre ordinaire et qui ne pourrait avoir une action energique , sans la condition d'un poids considerable , par suite sans occasionner une grande addition de resistance pour la marche or- dinaire. II pourrait;, toutefois, y avoir lieu de subir ces inconvenients graves, s'il s'y rattachait un veri- table interel de securile ; mais Ton a deja vu qu'elle serait suffisamment sauvegardee par I'ap- plication de freins a toutes les voitures du convoi. M. Roussj;, chef d'atelier a Lyon, et qui s'est deja signale parplusieurs inventions importantes , propose deux especes de freins. L'un se compose de ressorts ou sabots en fer , termines en biseau , et que le conducteur pourrait laisser tomber sur les rails , de sorte que les roues montant dessus devinssent immobiles. Nous retrouvons ici le systeme des sabots or- dinaires, deja proposes par plusieurs inventeurs^ raoins les accessoires destines a donner de la soli- dite a Pappareil et a faciiiter son jeu. SDR LES CHEMINS Dli FEB. 189 Le secoud Irein, propose par M. Uoussy, se dis- tingue par une idee toui-a-fait nouvelle. Elle consisle a disposer symetriquement aulour de I'axe de chaque roue trois secleurs, separement mobiles autour de pivots et termines par une cour- bure telle qu'en faisant tourner I'ensemble, leurs surfaces d'abordeloignees de la jante viennents'ap- pliquer contresafaceinterieure. Pour determiner le mouvementdeces excentriques, M. Roussy se sert d'un poids que le conducleur , en lachant un sim~ pledeclic, abandonne a lui-merae et qui tombe jusqu'a cc que le frottement des surfaces des scc- teurs contre la concavite de la jante des roues, ait fait cesser le mouvement de rotation. On doit louer, dans cet appareil , la simplicite el la solidite du mecanisme, la facilite de la manoeu- vre et la rapidite de Faction. Ce frein a , en outre , le grand avantage que la roue est pressee d'une maniere symetrique , de telle sorte que les tou- rillons de I'essieu ne s'y trouvent pas comme dans les freins ordinaires , soumis a de brusques et fortes pressions. Les observations precedentes suffisent pour mon- trer que les freins imagines par MM. Laignel et Roussy doivcnt etre places en premiere ligne, a. raison des conditions de solidite, de simplicite et de facilite de manoeuvre qu'ils presentent , et plus en- 190 DES FREINS EMPLOYES core eii consideration dcs idees verilablement nou- vclles dont lis sont des applications Tun et I'autre. M. Laignel est, en outre, dcpiiis longtemps connu corame auleur d'autres inventions remarquables, telles, par exemple, que son sysleme de parachocs ou chaines a cables, propres a amortir par la rup- ture successive de ces cables I'intensite des for- ces vives a la rencontre d'un obstacle , et le dispo- sitif ingenieux et original au moyen duquel il neu- tralise leseffets de la force centrifuge dans les cour- bes des chemins de fer. Ces eminents services rendus a I'industric out recemment engage I'Acaderaie des sciences de I'ln- slitut de France a decerner a M. Laignel le grand prix relatif aux arts insalubres , et I'Acaderaie de Lyon marchantraodestement sur les traces de cette illustre Compagnie , s'empressera de lui decerner Tune des medailles fondees par M. le due de Plai- sance, pour I'encouragement des decouvertes utiles aux arts et a I'industrie. Une nierae recompense nous parail devoir etre decernee a M. Rouss}' , non pas seulement a raison de I'ingenieux systeaic des freins qu'il propose , mais encore a cause des inventions diverses par lesquellcs il s'est signale. Parmi ces inventions, nous nous bornerons a signaler ici le brocard a double relief, do 120 cen- SUR LES CUEMINS DE FER. 191 timetrcsde large, qu'ilexecula en 1827, en suppri- raant la moitie des cartons employes dans la me- thode ordinaire et le rcgulateur dont ilse sert avec un grand avaiitage pour tisser de fortes etofFes, et qui introduit dans la fabrication une homogeneite parfaite. C'est avec un veritable bonheur que I'Academie se plait a signaler et a recompenser le nierite de I'un de ces laborieux et modestes ouvriers qui ont si puissamraent contribue au developpemenl el a la prosperite de I'industrie lyounaise de Lyon, et qui , nonobstant les concurrences , s'elevant dc toute part , sauront la maintenir dans le rang eleve qu'elle occupe. II nous parait enfin que les systemes proposes par MM. Merk et Nozeda sont dignes de mentions honorables,etnousproposons a I'Academie d'enga- ger ces estimables invenleurs a perseverer dans leurs recherches et a les soumettre le plus tot pos- sible a la sanction de Tcxperience. £loge D'ALPHONSE DUPASQUIER, PAR M. AMEDEE BONNET, Lue dans la seance puLIique de I'Academie de Lyon, le 9 Janvier 1849. Messieurs J Lorsqii'un membre de rAcademie succorabe, iin de nous , charge d'exprimer les sentiments dii corps entier, depose sur sa tornbe un Iribut d'eloges et de regrets. Get Iiommage temoigne des senti- ments de confraternite qui nous animent tons , il honore celui auquel il s'adresse , et il apporte une consolation aux douleurs de la famille et de I'a- mitie. Ccpendant, rendu en presence d'une tombe qui vient de sc fermer , et dans un lieu qui ne permet guere que I'expression des regrets , il a le caractere d'un adieu bien plus que celui d'une appreciation , il s'adresse aux vcrtus de Thonime prive, bien plus qu'aux travaux de I'artiste ou du savant. Limite par le temps , par les tristes preoccupa- ToME n. i3* J91 l^LOGE d'aLPHONSE DUPASQUIER. tions, il ne perniet qu'unc exposition incomplete, qu'un examen insuffisant des productions d'un auteur. Des-lors, il ne pent suffire a ceux donl la vie a ete remplie par une longue succession de travaux et d'utiles decouvcrtes. Pour ces hommes rares, la justice demande une appreciation faite avec le temps et la malurite convenables, lue dans une reunion que ramcrtume d'une pcrte recentc n'enleve point a la reflexion scientifique. Ces considerations m'ont conduit, Messieurs, a cludier, dans leur ensemble, et a resumer devant Yous les oeuvres de M. Alplionse Dupasquier, que TAcademie, la Martiniere et TEcole de Medecine ont eu la douleur de perdre , il y a moins d'une annee. Par I'importance de ses decouvertes , de son enseignement et de ses ecrits, par celle des ques- tions auxquelles son nom doit rester attache, M. Dupasquier avait droit a cet hommage special. En cherchant a le lui rendre^ je crois accomplir un acte de justice, et je suis convaincu. Messieurs, que je reponds a vos sentiments intimes, tant sent nombreux les amis que s'etait faits M. Du- pasquier , par la bienveillance de son caractere , par sa loyaute et son amour du bien. Au milieu de I'agitation dans laquelle nous vi- vons , vous vous reporterez avec un sentiment de Iristesse sereine vers cette existence calme et de- iSioGE d'alphonse dupasquier. 195 vouce a rctude ; vous penserez aussi qii'il est digne des corps savants, de ne pas se borner, le lende- main d'unc raort, a I'expression de la douleur re- cente , et de rappeler , lorsque I'attention publique s'en eloigne, le noin et les travaux des hommes qui ont bien merite de la science, et que la Com- pagnie s'lionore d'avoir comptes dans son sein. Vous me perraetlrez de ne pas m'arreler a des details biographiques qui sont encore presents a votre memoire , et de passer rapidement sur Tenuraeration des titres de M. Dupasquier. Les individus peuvent se rejouir des distinctions qui leur sont accordees ; leurs families peuvent en conserver le souvenir , comme un temoignage d'honneur pour ceux qui leur sont chers; mais la posterile , plus severe , demande moins a un homme les places qu'il a occupees , que I'usage qu'il en a fait, les honneurs qu'il a obtenus que les services qu'il a rendus a son pays , les verites qu'il a acquises a la science. En exarainant, a ces derniers points devue, la vie de M. Dupasquier, j'aurai a passer des recher- ches de medecine a celles d'bygiene ; des decou- vertes chimiques a des productions litteraires. Cette succession de sujets si divers, et n'ayant cntr eux que des rapports cloignes , entrainera peut-ctre quelquc confusion dans mon travail, 19G ^LOGE d'alpuonse dupasquier. mais die sera pour vous la preuvc de Taclivitc d'esprit el dcs labeurs perseverants dii collegue regrettable dont j'enlreprends d'analyser les Ira- vaux. Les ecoles de Broussais el de Laennec donii- naienl la medecinc, a I'epoque ou M. Dupasquier etudiait celte science et comraen^ait a Tappliquer. La premiere, celle de Broussais, se laissail cntrainer vers rexplication hypothelique des phenonienes et vers les inductions les plus illegilimes deduites de ces hypotheses; la seconde, cellc de Laennec, tout en rendant des services durables a la connais- sance des lesions et a celle du diagnostic, ne voyait dans les raalades que des sujets d'observation , et oubliait trop que, si la medeeine est I'art de con- naitre, c'est avant tout I'art de trailer les mala- dies. Malgrerentrainementqu'exercentloujours surla jeunesse les premiers maitres qu'elle a entendus, les premiers exemples qu'elle a eus sous les yeux , M. Dupasquier sut se defendre dcs seductions de la nouveaute, et suivant rexemplc que lui avaient donne ses maitres et ses collcgues a Lyon , il con- sacra toutes ses rechcrches a I'etude experimentalc de la therapeutique. Ses premiers Iravaux , dans cette direction , datent de 1826. 11 publia , a celte epoquc , un menioirc sur Ic iioGE d'alpuoisse dupasquier. 197 traiteinent (lu rhuraatisme aigu , par les fumiga- tions de camphre , et, quelques annees plus lard, le journal de medecine qu'il avail fonde de concert ayec M. Gensoul, conlenait son Iravail sur la ne- cessite de faire suivre la ponclion du venire dans riiydropisie ascite , de I'eraploi des diureliques appropries. Le premier de ces memoires confirmait les pre- ceples donnes par le docleur Amable Cheize; el le second ceux qu'avait recomraandes Monro lefils, dans un travail sur I'hydropisie ascite.Avant de cul- tiver un terrain qui lui fut special, M. Dupasquier soumettait ainsi , a I'examen du raisonnemeni et des fails, les assertions emises par d'aulres au- leurs; il en etait, si je puis m'exprimcr ainsi , en me servant d'un langage emprunte aux arts du dessin, il en etait a sa premiere maniere. G'etait bien le trailementdes maladies qui Ic preoccupait, mais ce n'etail pas le traitement envisage a un point de vue qui lui fut propre. Plus lard, suivant la pensee qui me parait Ta- voir particulierement anime, ilchercha a faire lour- ner les progres de la chimie a I'avancement de la therapeutique ; c'est dans celte vue qu'il cxperi- menla Vliyposulfite de sonde , principe mineralisa- teur de quelques eaux, dont Taction restait a de- terminer; il (lemonlra, avcc ceKe rigueur de 198 ELOGE d'alphonse dupasquier, preuve qui abonde dans tous ses ecrils, que les hyposulfiles nedoivent pas etre rapproches des sul- fures, sous le rapport de leur action tlierapeutique, mais bien des sulfates alcalins; qu'ils sent purga- tifs, comrae ces derniers, et que leur presence n'ajoute rien aux proprieles hepatiques des eaux dans lesquelles on les rencontre. C'est ainsi que , cherchant les effets des divers produits de la dis- tillation du charbon de lerre , il pensa a experi- menter les plus imporlanls d'cntre eux ; il appli- qua la naphtaline an traiteinent des catarrhes pul- monaires , et adoptant un mode d'administralion beaucoup trop neglige, il en fail penetrer les va- peurs dans le poumon par les voies respiratoires. Mais de tous lestravaux iherapeuliques qu'a fait M. Dupasquier, celui qui meritait et qui a obtenu le plus de retentissement , est le perfectionnement qu'il a apporte a la preparation de I'iodure de fer, et I'applicalion qu'il en a faite au traitemcnt de la phthisic pulmonaire. Grace a lui , on sait aujourd'hui que I'iodure de fer ne peut elre innocent qu'a la condition d'etre prepare extemporanement , et de telle maniere que riode soit completement neutralise par le fer. En suivant les procedes qu'il a fait connailre, on n'est plus expose, comme on I'etait aupara- vant, a donner un rouiede dans lequel I'iode , mis ^LOGE u'alPUONSE DUPASQUIEP.. 199 en liberte, peut determiner les effets toxiques Ics plus facheux. Les esperances que M. Dupasquier avail con- fues des avantages de I'iodure de fer dans Ic Irai- tement de la phlLisie se sont-elles realisees? f'aut- il partager les regrets qui altristaienl sa pensee, lorsqu'il rappelait les lultes infructueuses qu'il avait dii livrer pour repandre les convictions qui I'animaient sur I'utilite de retablir I'iodure de fer. Lesopinionsrestent partageesacet egard. Mais si la puissance du mal resisle souveut a I'efficacite du remede, I'utilite qu'il a eue dans quelques cas plus favorables n'en reste pas raoins reelle. M. Dupasquier se fut-il exagere, du reste, I'im- porlance de sa decouverte, ne faudrait-il pas voir dans son illusion cet entrainement de I'homme de bien, lieureux de croire qu'il a resolu un problenie dont la solution iniporte tant a I'huma- nite et qu'il a scrute avec une ardeur infaligable. Honorons les savants dans toutes les pensees qui les aninienl, qui les soutiennent dans les longues recherches, qui produisent toujours, quand elles sont consciencieuses, un resultat utile lors meme qu'il est borne. Ce n'cst pas seulement a la medecine pratique que la chiraic peutetre appliqiiee avec avantage; les lumieres qu'clle donnenc sont pas nioins uti- 200 ELOCE d'alphonse dupasquier. les poureclairerles questions hygieniqueSj pour ap- precier Ic degre d'insalubrite decerlaines industries et pour diminuer les dangers qu'elles entrainent. Cette liaison intimc de la chiinie et de I'hygiene devait conduire M. Dupasquier a s'occuper de cette derniere science, en I'envisageant surtout dans ses rapports avec la premiere. C'est dans cet ordre d'idees qu'il redigea son travail sur les etablissements a fonder dans la presqu'ile Perrache, premier memoire qu'il ait pu- blic sur les moyens de garantir la salubrite pu- blique. Chacun saitqu'avant relablissement de la cliaus- see qui s'etend le long du Rhone, depuis le cours du raidi jusqu'au pont de la Mulatiere, les eaux du Rhone et de la Saone arrosaient le vaste delta qui prolongc I'espace occupe par I'ancienne ville de Lyon. A I'aide de la levee qui porte encore son nora, I'architecle Perrache rcpoussa les deux fleu- ves jusqu'au lieu oii ils operent aujourd'hui leur jonction. Mais ce beau travail dont nous appre- cions les heureuses consequences fut loin d'etre immediatement utile. Les terrains bas que le cou- rant du Rhone cessa de traverser devinrent des marecages alternativement converts ou delaisses par les eaux ; veritables foyers pestilenticls, places au midi de Lyon, ces marais furcnt la source dc ^LOGE d'alphonse dupasquier. 201 , fievres intermicttnles, souveni pernicieuses, el qui produisirent de grands ravages dans la partie mc- ridionale de la cite a la fin dii dernier siecle et an commencement de celui-ci. Tirer un parti utile des terrains enleves au courant des eaux, faire cesser I'insalubrite qui avait ete le premier eff'et de cette vaste operation, tel fut done le problemc qui dut preoccuper I'adminislration. Ce problerae a ete vesolu depuis par la creation d'un chemin de fer et d'un vaste etablissement pour I'eclairage au gaz, industries qui n'avaient re^u, en 1825, aucune application dans le deparle- ment du Rhone par les constructions si etendues qu'exigelegeniemilitaireetparle transport desabat- toirs quelaplupart d'entre nous ont vu deshonorer encoreilyaquelquesanneesl'interieurdenotre ville. Avan tl'execution de ces vastes tra vaux, on avai t pro- jete de construire dans la presqu'ile Perrache des elablissements de diverses natures, et, en particu- lier, des fabriquesde produits cliimiques. En 182C, Tautorite consulta sur ce projet la Societe de me- decine. Cclle-ci repondit par I'organe de M. Du- pasquier a toutes les questions d'liygienc publique qui lui etaient posees. Dans ce travail, I'auieur passait en revue les diverses industries dont on proposait la creation, il montrait les ctablissements qui devaient ctre repousses, les li mites auxquellcs 02 ELOGE d'aLPHONSE DUPASQUIER. on devait astreindre ceux qui off'raienl le moins d'inconvenients, et il entrait dans le detail des pre- cautions speciales auxquelles ces derniers devaient etre assujetis, pour n'exercer aucune influence de- sagreable ou nuisible. II faisait, des cette epoque, une belle application des connaissances chimiques que plus tard il de- vait pousser si loin ; son travail fut accueilli avec beaucoup de faveur ; la Sociele de Medecine I'ac- cepta comme I'expression de sa propre pensee. Onze ans plus tard, M. Dupasquier fut nomme niembre du conseil de salubrile, de ce conseil qui a rendu tant de services au departement du Rh6ne el dont les travaux longlemps ignores peuvent etre apprecies dignement aujourd'hui qu'ils ont pris place dans le remarquable ouvrage de deux de nos collegues, MM. de Poliniere et Monfalcon. Les connaissances speciales de M. Dupasquier, son zele a reraplir les fonctions dont il etait charge, le firent designer comme rapporteur d'un grand nombre de commissions; je voudrais qu'il me fut possible de resumer ici les memoires qu'il redigea pour repondre aux questions de I'au- torite. Vous y verriez avec quelle conscicncieuse attention il etudiait lous les sujets dont I'exa- men lui etait confie et par quel luxe de deve- lopperaents et de preuves , il appuyait ses opi- ELOGE u'aLI'HOISSE DUl'ASQUIER. 203 nions. Cependant quelque soit rimporlance de scs rapports, et celle de ses reclierches sur quelques aulres points d'hygiene, tels que les efFets produits paries vapeurs de phosphore sur les ouvriers, au- cun d'eux ne merile de nous arreter aussi long- temps que son travail sur les eaux potables en ge- neral, et sur celles de Lyon en particulier. Placee entre deux cours d'eau considerables et dont Tun roule a la mer des eaux toujours salu- bres et habituellement limpides et fraicheS;, la ville de Lyon semble devoir etre favorisee d'une abon- dante distribution d'eaux potables^ et cependant, elle en est reduite^, elle que deux rivieres encei- gnent de trois cotes, aux eaux de puits, rendues insalubres dans quelques parlies par la nature des terrains a travers lesquelles elles filtrent, insuffi- santes dans les quarliers eleves pour les besoins domestiques, etne permettantd'etablir ni Fontaines jaillissantes ni cours d'eaux pour I'irrigation des rues et le nettoieiuent des egouts. La necessite de faire cesser un etat de choses aussi deplorable est senti depuis plus d'un demi siecle ; et dans cette periode de temps plusieurs societes savantes et plusieurs administrations out cberche a doter la ville d'une distribution d'eaux fraiches, limpides et pures, suffisantes pour satis- faire tons les besoins individuels, et concoiirir a 204 ELOGE d'aLPHONSE DUPASQUIER. rornement et a la proprete dc la cile. Mais jas- qu'ici rien n'a etc realise et les plans sont resles a I'elat de projets, Tandis que Marseille recueille les eaux de la Durance et les amene de vingt lieues dans ses murs par des travaux gigantesques qui depassent ceux qui sont diis a la puissance romaine; tandis que Dijon voit dans toutes ses rues couler des ruis- seaux d'eaux de source , araenes par un canal de derivation ; que Toulouse puise les eaux de la Ga- ronne, toujours rafraichies et clarifiees, dans les galeries oii elles arrivent par une filtration a tra- vers des bancs de graviers; en un mot, pendant que la plupart des villes de France ont profite dc la prosperile et de la paix dont nous avons long- temps joui pour se procurer une abondante distri- bution d'eau potable, recueillie par des precedes divers, en rapport avec le milieu dans lequel elles sont placees, Lyon en est rcduit a des moyens in- suffisants et primitifs, a ceux dont jouissent les villes du dernier ordre. Quand cessera une situa- tion si deplorable? Quelle est i'administration qui aura la gloire de dislribuer I'eau dans toutes les maisons, dans toutes les rues, sur toutes les pla- ces, et de la porter mcmc a domicile, commc Ic gazomelre central distribue aujourd'hui la lu- micre? Nous nc pouvons le presumer encore, et ELOCE d'aLPUONSE DUPASQIIIER. 205 suivanl loulc apparcncc, la realisation dc ce plan esl encore bien eloignee. Cependant, quelle que soil I'epoque ou il se- ra mis a execution, la poslerile devra tenir compte de tons les savants qui par leurs rechcr- clies auront prepare cetle grande amelioration hy- gienique. Parmi ces savants , M. Dupasauicr tiendra surement une des premieres places, tan I I'ouvrage qu'il a public sur les eaux de sources et de rivieres en general, et sur celles des environs de Lyon en particulier, est capital en cette malicrc. La question imporlante a resoudre dans le grand debat que soulevc la distribution des eaux pota- bles a Ljon est celle de savoir, si Ton doit pre- ferer les eaux de source, de la rive gauche de la Saone, ou les eaux du Rhone ; amencr les pre- mieres par un canal soutcrrain, ou se servir des secondes, prealablement clarifiees par une filtra- tion naturelle. M. Dupasquier se prononca pour le premier projet, c'est-a-dire, pour les eaux de Royes, Neuvillc;, Ronzier el Fontaine, et il developpa ses idees avec une si grande reunion de preuves qu'il entraina pendant quelques annees loutes les convictions. Depuis cette cpoque, une reaction favorable aux eaux du Rhone raanifestee, soit dans I'adminis- tration raunicipale. 11 est possible , il est pro- 206 ELOGE d'aLPUO;>ISE DIII'ASQUIER. hable nieme, quele sysleme en faveur duquel I'ou- vrage de M. Diipasquier a ele ecrit, succombera dans la pratique, mais la valour des Iravaux soli- des et consciencieux ne depend pas de circons- lanccs accidcnlelleSjCtquelque soil le parti adoplc, on n'oublicra ni les analyses qu'a faites M. Du- pasquier des eaux de sources et de cellesdu Rhone, ni ses observations sur la temperature, la limpi dite et les applications diverses des unes et des autres. L'histoire locale dira que ce fut son ouvrage qui fut surtout le point de depart des reclierches et des discussions utiles dont la question des eaux a ele I'objet. Public en 1840, ce livre clait si avance pour le temps que la Socicte de medecine lui de- cerna une medaille. Ce ne sont pas cependant les recherches locales, quelque iraportantes qu'elles soient qui reconi- mandenl specialement ce travail; le vrai savant qui s'occupe d'une question speciale, ne tient pas sa viie etroilenicnt fixee sur un objet de detail; il s'eleve plus haut, il remonte aux principes, el si ces derniers ne sont qu'imparfaitemenl etablis, il les scrute el il les crce au bcsoin. C'est ce que fit M. Dupasquier. En comparant entre elles les eaux qui coulent aulour de Lyon, il s'aper^ul que la science n'etait pas fixee sur la ^LOUK u'alpiioisse dupasquier. 207 question de savoir quelle valeur Ton doit assigiier a la presence des divers sels calcaires dans les eaux qui servent a la boisson et aux usages domesti- ques. On crojait avant lui que les sels calcaires empc- chaienl indistinctement I'cau de dissoudre le sa- von, et de cuire les legumes ; il decouvrit que celte fancste propriete n'apparlient qu'au sulfate et au chlorure de chaux, et que le carbonate de meme base, du moins lorsqu'il n'cst pas en grande quan- tite, coninie dans les eaux de Sainte-AUyre, en Au- vergne, n'enleve aux liquidcs dans lesquels il est dissous, aucune de ses qualites, et des lors que sa presence dans les eaux de source de la rive gauche de la Saone ne doit pas les faire rcjeter. Aussi , son livre devint unc sorte de monogra- pliie des eaux potables, ou ce qui est particulier a la ville de Lyon se mele et se confond sans cesse avec les considerations de pure science, applica- bles a tons les temps et a tons les lieux. Coranie tous ceux qu'un ordre de recherclics a specialemenl preoccupe, M. Dupasquier n'aban- donna point la question des eaux potables. II con- linua a rechercher les moyens d'en determiner les qualites avec une exactitude de plus en plus grande, cl, I'annee derniere, il publiait encore dans les Mc- nioires de I'Academie de Lyon les recherclies par 208 ELOGE UALI'IIOKSC DUPASOUlliR. lesquelles il avail rcussi a apprecicr, a I'aidc dcs cliangements de couleur qu'eprouve le chlorurc d'or, mis en ebullition dans unc eaii potable, la presence el menie les proportions des raatieres or- ganiques. La meme publication contenait les per- fectionnenients qu'il avait ajoules aux moyens deja connus de determiner I'existence du carbonate de chaux dans les eaux ordinaires. Apres y avoir verse de la teinture alcooiiqne de bois d'inde, il oblient des changements de coloration, qui, aides de quel- qucs observations secondaires, lui pcrraettent d'ap- prccier approximativement les proportions du bi- carbonate calcique. L'analyse des travaux de M. Dupasquier sur les eaux potables nous conduit naturellement a celles des recherches qu'il a faites sur les eaux minerales en general, et sur les eaux sulfureuses en particu- lier. S'il est une question scientifique a laquelle son nom doive rester attache, c'est sans doute, celle que nous soulevons en ce moment. Tous ceux qui ont etudie les eaux sulfureuses savent quelles precautions multipliees, quelle va- riete d'instruments et quelle longueur de temps exigcait avant M. Dupasquier la determination de la quantite de soufrc contenue dans une eau, a I'elat d'acide sulfhydrique, ou a celui de sulfhy- drate. ELOGE d'aLPUONSE DUPASQUIER. 209 Si I'oii precipite le soufre au moyen du nitrate d'argent animoniacal, suivant la melhode de Grollhus adoptee par tous les chimistes de notre temps, et en particulier par M. Anglada (1), non seiilement I'analyse exige plusieures heures, mais il faut pour I'executer des flacons, des entonnoirs, des papiers a filire, du nitrate d'argent, de I'ammo- niaque, de I'acide acetique et enfin une balance de precision. Avec des mojens aussi compliques, il etait dif- ficile d'analyser a leur source les eaux sulfureuses, et par suite d'arriver a des resultats precis. L'on ne pouvait qu'avec grand peine verifier les re- cherches deja publiees, et dans les comparaisons que l'on essayait d'etablir, il y avait lieu de crain- dre que les differences observees entre diverses eaux ne tinssent en parlie aux differences des pro- cedes mis en usage. Toutes ces difficulles, toutes ces incertitudes, (1) Voici |)ar quelle scrie d'operalioiis il faul passer pourarriver a la dc- terminalion precise de la quantilc de soufre precipite : fillrer le liquide, recuelllir le precipile, laver celui-ci avec I'acide acelique pour lui eiilc- ver les carboiialcs de cliaux el de raagnesie qui peuvenl 6lre melangrs avec le sulfure d'argent; fillrer une sccondc fois, recueillir le precipile el le laver avec de I'ainmoniaque pour enlever le clilorure d'argerii, fillrer une Iroii^ieme fois, desseclier le precipite, qui ne doll plus conle- uir que du sulfure d'argent, le peser et d'apres des calculs bases sur In conuaissance des proportions chimiques, deduire In quanlite d'acide sul- fydrique gazcux, coulemi dans I'eau a analyser. Tome II. 14* 210 ELOGE n'ALPHONSE DUPASQUIER. loiites ces complications ont disparu depuis I'in- venlion du sulfhydronietre. Un tube gradue, dc la teinture d'iode, et quelqiies grammes d'amidou, voila les moyens simples, pen nombrcux, faciles a transporter, avec lesquels M. Dupasquier deter- mine, sans filtration, sans pesees, et en raoins de trois ou quatrc minutes, la quantite de soufre contenue dans une eau. El, que Ton ne croie point que la commodite et la simplicite du moyen ne s'acquierent ici qii'aux depens de la precision; la siirete des resultats est aussi grande que la facilite pour les obtenir. A defaut de preuves experimen- lalcs, qu'il serait trop long d'exposer ici, il me suf- fira de dire que MM. Dumas et Pelouzc, charges de faire un rapport a I'lnstitut sur la methode de M. Dupasquicr, lui ont donne la plus entiere ap- probation. La sulfhjdroniclrie est trop imporlante, elle occupc une trop grande place dans les travaux de noire collegue, pour que je ne disc point comment il fut conduit a sa decouverte, et comment il la porta au degre dc perfection ou nous la voyons aujourd'liui. En versant goulte a goutte daus I'eau sulfureuse d'Allevard, de la teinture d'iode, reactif qui n'a- vait pas ele employe avanl lui dans I'analyse des eaux mineralcs, M. Dupasquicr remarqua que dans ^LOGE d'alpuonse dupasquier. 211 le debut de I'operalion, I'eau sulfiireuse ne se colo- rail point en jaune, raais qu'elle devenait blan- cliatre et lactescente; tant que durait cette preci- pitation, la solution d'amidon ne changeait pas dc couleur, nialgre I'enorme quantite de teinture d'iode employee', line goutle de plus de reaclif suffit pour lout changer, I'eau minerale prit une teinte jaunatre, ct quelques gouttes de solution d'amidon lui communiquerent une belle couleur bleue. M. Dupasquier comprit parfaitement que, dans cette experience, I'iode, rendu liquide par I'alcool, et par consequent tres-divise, reagissait immedia- tement sur I'acide sulf hjdrique, s'emparait de son hydrogene, et precipitaitle soufre a I'etutd'hydrate. Tant qu'il restait une trace d'acide sulfhydrique, I'amidon n'etait point colore en bleu par I'iode, mais des que celui-ci ne trouvait plus d'hydrogene avec lequel il put se combiner, il reagissait sur I'amidon, et devenait immediatement reconnaissa- ble. Reflechissant sur les consequences a deduire de ces remarquables observations, I'auteur en con- clut que Ton pourrait determiner la quantite d'a- cide sulfhydrique contenue dans une eau minerale d'apres la quantite d'iode que Ton pourrait y ver- ser, sans que I'amidon fut colore en bleu, il pensa 2(2 ^LOGE d'alphoinse dupasquier. que le poids de cet iode pourrait eire determine, sans balance, en le dissolvant dans lalcool a un tiire determine, et le faisant ecouler d'un tube ri- goureusemeut gradue. C'esl en partant de ces principes que M. Dii- pasquier crea la melhode simple, precise et usuelle dont je demonlrai plus haul la superiorite sur toutes les methodes usitees avant lui. Ce moyen d'analyse est aujourd'bui enseigne dans tons les cours, expose dans tous les ouvrages et il recoit chaque jour d'utiles applications. Je parcourais, il y a quelques annees, les eaux minerales des Pyrenees, et lorsque j'allais recueil- lir aupres des medecins cbarges de I'administration de ces eaux, des renseignements sur la nature et les proprictes des sources dont ils dirigeaient I'eraploi, il n'en est pas un seul qui ne me parlat du sulf- hydrometre de M. Dupasquier, qui ne I'eut a sa disposition, et qui n'en eut fait usage. A. Bagneres de Luchon, a Bareges, a St-Sauveur, a Cauterets, aux Eaux-Bonnes. partout oii je diri- geai mes courses , je trouvai la decouverle de M. Dupasquier; et, a Bagneres de Luchon, je pus constater, de concert avec M. Fontan , a qui la science doit aussi de belles recherches sur les eaux des Pyrenees, tout le parti que Ton poiivait (irer du sulphydrometre. ^LOtiE d'alphonse dupasquier. 213 Dans line visile de nioins de deux heures , M. Fontan delermina la quantile de soufre, de douze sources , sorlanl par des fentes separees du rocher. J'elais heureux de voir ces belles applicalions des decouverles de noire compalriole; j'elais fier du relenlissement qu'avaient ses travaux , dans des contrees si eloignees de nous, el, en nieme lemps, j'y vojais iin reflet d'honneur se reporlanl sur noire ecole, j'y puisais un encouragement pour tons ceux qui se livrent a des travaux conscien- cieux et utiles. Le travail du savanl, ineme lors- qu'il habile une ville de province, peut done re- leniir au loin, puisque celui de noire collegue , sorli de I'enceinle des Academies el des Ecoles , avail un echo loinlain jusqu'au milieu de ccs -vallees qui semblenl si loin de la civilisation. Vous connaissez, Messieurs, les beaux Iravanx que M. Dumas a developpes dans ses cours de chimie , sur les changemenls de combinaison qu'e- prouvent sans cesse les corps elemenlaires qui font parlie des etres organises , I'oxigene , I'hydrogene, I'azote, le phospore, le soufre, etc. L'un des me- moires de ce brillant professeur qui fixa le plus rallenlion publique, et qui louchait a eel ordre d'idees, fut celui qu'il presenta a I'lnslilut en 18^G, et dans lequel il demonlrait par quclles combinaison.s diverscs el successives passe le sou- 214 ^LOGE d'alPHOINSE DUPASyUIER. fre qui entre dans la composition des eaux mine- rales. La plupart des chimisles apprirent , pour la premiere fois^ dans ce travail, quel'acide sulfhydri- que qui se degage de ces eaux , sc transforme en acide sulfurique , des qu'il a le contact d'une nia- liere organiqae. Ce fait, I'un de ceux sur lesquels s'appujaient surtout les developpemenls de I'au- teur, elait connu depuis longlemps par les Iravaux de M. Bonjean, de Chambery , et par ceux de M. Dupasquier. Ce dernier avait demontre, en effet, dans son ouvrage public en 1841, sur les eaux d'AUevard, que la production spontanee d'acide sulfurique avail lieu, non-seulenient a Aix , on M. Bonjean en avait reconnu la presence, mais a Allevard ou personne ne I'avait recherche. Ainsi , dans son etude approfondie des eaux sul- fureuses , M. Dupasquier avait precede M. Dumas, dans une decouverte qui a vivement preoccupe les esprits, et servi de base a quelques-uns des plus beaux apercus que la chimie ait presentes dans ces derniers temps. Independamment des decouverles chimiques que nous venons de signaler, sur les eaux potables et sur les eaux sulfureuses , nous pourrions en ci- ter un grand nombre qui sont dues a M. Dupas- quier, et qui sont consignees dans divers recucils scientifiques : telssont ses procedcs pour debarras- ^LOGE d'alPHONSE DUPASQUIER. 2(5 ser I'acide sulfurique de I'arsenic qu'il contieiK, par un courant d'liydrogene sulfure qui precipilc le metal a I'elat de sulfure insoluble; ses recher- ches sur les moyens de deniontrer simulfanement la presence de I'iodc et du brome dans Ic fucus crispus el dans i'eponge calcinee , enfin ses obser- vations sur un nouveau compose d'liydrogene et de fer. Mais je dois me borner au simple enonce de ses recherches , leur analyse me conduirait a des de- tails trop etendus pour le temps donl je puis dis- poser. En exposant les decouvertes chimiques de M. Dupasquier, j'ai cite deux des ouvrages qui sont sortisde sa plume : son Traite des Eaux de sources et de rivieres, et son Histoire chimique et niedi- cale des Eaux d' All evard. Ces deux imporlantes publications furent suivies, quelques anneesplus tard, du premier volume de la cliimie industriellc, que la mort I'a empeclie de terminer. Acheve, eel ouvrage aurait comble une veritable lacune dans I'enseignement. La Chimie appliquee aiix arts de Chaptal , date dune epoque trop eloignee pour rcnfcrmer tons les faits et toutes les theories que doivent connailro les industriels denos jours, ct le Traite de cliimie apjiliqiie aux arts de M. le pro- fcsseur Dumas, parson elcnduc el par la date de^ 216 ^LOGE d'alphonse dupasquier. publication de ses premiers volumes qui remonte a pres de dix-huit ans , ne peut salisfaire lui- meme Ics exigences de cenx qui veulent connailre les elements et I'etat present de la science. Tons ceux qui ont lu le premier volume de I'ouvrage de M. Dupasquier, peuvent dire com- bien 11 est regrettable qu'il soil inacheve. Laclarte, la precision mathematique s'y trouvent jointes a Tme exposition complete de chaque question, a un discernement heureux des sujets importants et de ceux qui ne doivent etre qu'effleures , enfin a la ci- tation loujours impartiale et juste des auteurs qui ont concouru aux progres de la science. Sans aucun doule , si la mort n'avait pas arrete premalurement M. Dupasquier, il aurait complete son ouvrage avec la meme conscience et le meme succes qu'il I'avait commence. Nous en avons pour garant, non seulement les manuscrits qu'il a lais- ses , mais son ardeur et sa perseverance qui sem- blaient s'etre accrus avec I'age; tandis que la plu- part des horames qui atleignent, comme lui, leur 55^ annee , tendent a se reposer, quand ils ne Font pas fait plutot, ou se bornenl a ces exer- cices professionnels qui , devenus une sorte de routine, exigent a peine quelque application de I'esprit ; M. Dupasquier poursuivait ses ecrils et ses rechorehes avec une ardeur qu'aurail ogale ELOGE d'alPHONSE DLPASQUIER. 217 a peine la plus grande activite de la jeunesse. A I'inverse de la pluparl des savants qui onlpro- duit leurs plus belles oeiivres , avant I'age de 40 ans, M. Dupasquier avail fait, a partir de cetle epoque de sa vie, tousles travaux qui illus- treront son nom. Admirable fecondite que celle des homraes vraiment superieurs , ils continuent a produire meme a cette epoque de la vie oii tout in- vite au repos et a la jouissance des labeurs accora- plis. Cuvier preparait de grandes publications , lorsque la raort le surprit dans sa 66^ annee; et nous venons tous d'assister aux derniers moments de M. Berzelius qui, dans la longue raaladie qui a mis fin a son existence, prive de I'usage de ses membres, mais conservant loule la force de sa pensee, continuait , au milieu de sa douloureuse vieillesse , a suivre, dans I'Europe entiere, les mouvements de la science , et a guider les experi- mentateurs dans leurs travaux. Les decouvertes et les ccrits de M. Dupasquier ne peuvent etre separes de son enseignement. Ceux qui onl suivi le cours de chimie qu'il pro- fessait a I'EcoIe de Medccine se rappellent tous commcil traitait les questions d'une mauiere com- plete, precise et metliodique. Ils savent avcc ([uelle habilele il repetail les experiences, et comme dans son enscignenjent les fails do detail el les 218 ELOGE d'alPHONSE DDPASQUIER. vues d'ensemble s'erichainaient avec logique. Cependant, quelque remarquable que fut cc cours, il etail moins digne d'etre signalc que celui de la Marliniere oii M. Dupasquier a professe la cliimie pendant douze annees. L'etablissement de la Martiniere est Tun des plus reraarquables et des plus utiles que renferme notre cite ; les enfants du peuple y sont instniits gratuitement, et I'instruction qu'ils y rc^oivent en forme des chefs d'ateliers dans la teinture, dans la fabrication des etoffes desoieet dans tous les arls qui sc rattacbent a la conslruclion des edifices. La theoriey est toujours rapprochee des applications et des faits et les eleves s'y preparent tout a la fois a I'exercice manuel de Icurs professions et a i'in- telligence des perfectionnements que celles-ci peu- vent reclaracr. Admirable institution ! elle eclaire ICpeuple et eleve ses pensees; elle lui donne des fonctions, mais apres Ten avoir rendu digne; bien dilferente, en cela, d'utopies que nous avons vu naguere se produire au grand detriment des classes laborieu- ses, elle n'excite I'anibilion qu'en donnant les moyens de la satisfaire , elle prepare des droits, mais avant, elle famibarise avec les devoirs. C'est TAcademie dc Lyon qui a trace Ic plan general d'c(udesqui est proprc a la Marliniere, c'est ELUGE UALPIIONSE DUPASQUIER. 2l9 elle qui a montre que la fondalion du major-gene- ral Marlin ne devait elre ni un atelier, ruineuse el sterile imitation de ce que fait I'industrie privee; ni une ecole de sciences abstraites, querintelligence d'enfants sans education n'est point preparee a comprendre et qui ne pourrait faire germer en eux que d'ambitieusesct inapplicables pretentions. Le but indique, il fallait decouvrir les moyens de I'atteindre; pour rendre fructueux cet enseigne- ment nouveau, il fallait des metbodes nouvelles, propres a eclairer I'esprit et a frapper les sens. M. Tabareau a eu I'iionneur de satisfaire a ces exi- gences etde creer des metbodes utiles qui sont appe- lees a rendre des services, bien au-dela de I'elroite enceinte ou elles ont ete primitivement appliquees. 11 les indiqua a M. Rey qui professa la cbimie a la Martiniere de 1832 a 1836, mais nous pouvons le dire sans cesser d'etre juste en vers lui, son idee premiere a re^u entre les mains de M. Dupasquier d'admirables developpements, de fecondes con- sequences. J'ai assiste a I'une de ses lemons, de concert avec M. Donne, alors inspecteur desecoles preparatoires, et je ne saurais dire combien nous fiimes frap- pes I'un et I'autre de la nouveaute de la mctbodc ef de la beaute des resultats, Cliaque groupe de deux cloves avail un petit la- 220 ^LOGE d'alPHONSE DUPASQUIER. boratoire sur la table qui etait placee au-devant de lui ; eprouveltes, cuve a eau, tubes recourbes, verres a pied, agitaleurs, reactifs, tout ce qui sen aux experiences ordinaires etait a leur disposition. Pen- dant que le professeur analjsail un sel ou recueil- lait un gaz, ils repetaient la meme operation. Les experiences compliquees etaient seules en dehors de ces repetitions pratiques. Enfin, chacun d'eux avait une ardoise sur laquelle 11 ecrivait sa reponse aux questions adressees par le professeur. Rien de curieux comme d'assister a I'examen que M. Du- pasquier fit subir devant nous a tons ces enfants ; ils n'etudiaient la chimie que depuis une ou deux annees, ils etaient entres a I'dcole n'ayant aucune notion de cette science, et ne connaissantguere que I'ecrilure et le calcul elementaire, et, cependant ils repondaient avec une precision etonnante. M. Du- pasquicr leur deinandait-il quelle etait la forraule de I'acide sulfurique; chacun d'eux ecrivait sa re- ponse, lous les bras etaient leves , tenant I'ar- doise tournee conlre le professeur , et un coup d'oeil jete sur ces tableaux mobiles faisait discerner en un instant si la reponse etait juste ou si elle etait crronee. Nous fumes etonnes de voir combien etait familiere aux eleves, cette chimie nouvelle qu'on pent appeler malhematique. La formule de plus de dix corps fut successivcmciit dcmandec; ^LOGE d'aLPHOi>(SE DUPASyUIER. 221 dans ce nonibre se Irouvaien t des acides, des alcalis, des sels, a peine vimes-nous une ou deux repon- ses erronees a chaque interrogation. Notre etonnement fut bien plus grand encore lorsque choisissant des eleves de seconde annee, et au hasard, nous leur donnames a determiner des sels. Tons en preciserenl la nature avec une admi- rable justesse, et ce qui nous frappa le plus, ce fut raoins le resultat obtenu que la suite de raisonne- menls logiques par laquelle chacun d'eux sut y arriver. Sans aucun doule, ce serait faire une chose utile que de reproduire dans tons les cours reguliers de chimie, un enseignement semblable a celui que M. Dupasquier faisait a la Marliniere. II faudrait imiter dans tous ses details le laboraloire commode et peu dispendieux, qui est mis a la portee de cha- que eleve. II faudrait imiter aussi le professeurdans I'enseignement qu'il donnail, si methodique, si propre a inspirer a la jeunesse le gout de la science, et a lui en faciliter I'acquisition. La liste deja bien longue des recherches que M. Dupasquier a pu terminer serait beaucoup plus etendue , si la mort lui eiit permis de completer toutes les oeuvres qu'il meditait. Independammenl de son Traite de chimie industrielle, dont un seul volume a paru , son Manuel de chimie a 1' usage 222 ELOOE n'ALPHONSE DUPASyUIEU. des eleves tie la Martiniere , resume en deux vo- lumes, des lecons qu'il professait a celle ccole , est reste a I'etat de uianuscrit. M. Dupasquier meditait encore un ouvrage non moins important et plus original , je veux parler d'un traite des eaux minerales. Ses etudes speciales sur les eaux sulfiireuses avaient dirige son attention sur ce sujet, il avait visile la plupart des elablissements thermaux de la France et des pays voisins , il les avait ctu- dies en medecin , en chimiste et en geologue ; independamment de sa monographic sur les eaux d'Allevard , il en avait public sur les eaux salines de la Motte, sur une nouvelle source alcaline ga- zeuse, decouverte a Vals , departement de I'Arde- che , et enfin sur les eaux fernigineuses de Sl- Clair. En comparant toutes ces recherches spe- ciales, il etait arrive a des opinions Ires remar- quables , sur ie rapport de la nature des eaux avec les terrains qu'elles traversent. On pent le dire^, sans elre dementi parun homme competent , aucun des ouvrages que possede la France , sur les eaux minerales , n'est propre a les faire connaitre. Ce sont de simples dictionnaires , moins I'ordre aiphabetique , dont les articles sont composes de maleriaux incomplets, errones , et Iburnis par une cupidc partialite; IVI. Dupasquier EGOGE d'alphonse dupasquier. 223 auraitcombleceslacuneS;, toutes lesquestionsscien- lifiques qui se rallacbent aux eaux, aiiraient ele trailees par lui avec unc grande superiorite et line parfaile connaissance du sujel. Get ouvrage etait, depuis plusieurs annees , Tune de ses plus constantes preoccupations. Je ne puis me rappeler, a ce sujet , sans amertume, la derniere conversation que nous eiimes ensemble ; pendant plus dune lieure, il me developpa ses vues et ses rechercbes sur cette question. 11 me di- sait ses plans pour I'avenir , les recbercbes qui lui restaient a faire, I'epoque ou il devait les publier, et pendant qii'il s'animait ainsi , a Fesperance de la gloire que devaient lui rapporter ses travaux , et de I'avenir lointain pendant lequel il pourrail les developper , je sentais mon arae brisee de tris- lesse, je contemplais I'afFaissement de toiite son attitude, I'alteration de ses traits, etje recueillais les derniers eclairs de sa pensee , corarae le testa- ment scienlifiqiie d'un bomme qui allait bientot mourir. Triste et douloureux contraste entre la vigueur, les elans de I'ame el laffaiblissement dii corps ! Ce dernier jour, ou je conversai avec noire ami , me rappellera toujours combien sa perte nous a prive d'utiles travaux,, et a quel point sa vie scienlifique etaii loin d'avoir porte tons ses fruits. Lorsque tant d'oeuvres acbevces et incompletes 224 ELOGE u'aLPUONSE DUPASyHIER. ont ele le fruit d'une vie lernainee a 56 ans , on peut croirc que la science a dii absorber toutes les pensees de I'homme dont on apprecie les travaux, Mais les ames d'elite ne se bornent point a recher- cher ce qui est vrai et ce qui est materiellement utile; I'idee du beau tient une grande place dans leurs pensees , elles se plaisent a en etudier toutes les manifestations, dans les arts de la niusique et du dessiu. Cetle tendance nous la trouvons chez M. Dupasquier, et ce n'est pas seulement comnie amateur qu'il s'etait occupe des questions d'Esthe- lique; les journaux de notre cite renferment un nombre immense d'articles, dans lesquels il ap- preciait les expositions annuelles de la Societe des Amis des Arts, les oeuvres litteraires qui se pro- duisaient sur nos theatres , et les artistes qui en etaient les interpretes. Si le temps me permettait de vous citer quelques fragments de ses critiques, vous verriez combien etait developpe chez lui le sentiment du beau , comme il appreciait avec un enthousiasme refle- chi et raisonne, les grands artistes, et avec quelle heureuse association de tact naturel et de connais- sance pratique , il savait juger leurs oeuvres. Vous retrouverez toutes ces qualites dans I'ap- preciation qu'il fit de I'exposition des Amis des tVrls en t83G, ot qu'il publia sous le litre de VAri a /' h^LOGE u'aLPHONSE UUPASQtlER, 225 Lyon, dans une suite de livraisons, accompagnees de liihographies reproduisanl les oeuvrcs princi- pales qui signalerenl ceUe belle exposition. En rcndanl une justice mcrilee aux honimes si nonibrcux qui honorcnt aujourd'hui notre ecole de peinturc, il se plut a rappeler la gloire qu'avaienl jetee sur noire cite leurs predecesseurs, si vantes a une epoque, si injus(en)ont deprecies depuis. 11 monlra que, dans les premieres annees de ce siecle, cetle ecole fit revivre dans la peinturc les traditions du moyen-agc et qu'elle devan^a par des oeuvres pleines d'exaclitude et de senliuienls, les travaux dont celte periode de notre histoire a ele depuis I'objet. Lorsque M. Dupasquicr se delassait ainsi dans I'etude des ar(s, de ses travaux scientifiques, il trouvail au milieu des siens un utile concours et une grande cunformite de gouts. M""* Dupasquicr cullivait la peinturc avec un rare succes et perfec- tionnait un talent dont rexercice lui apportc au- jourd'hui quelque consolation dans sa doulcur ; M. Louis Dupasquicr, coliegue el cmule de son frere a I'ccole de la Marliniere, clevait un monu- ment a I'archi lecture et a I'hisloire dans sa mono- graphic de Tcgiise de Brou; lous deux vivaient unis par les jouissances de I'esprit commc par les atla- €hements du coeur; ils s'excitaient et s'eclairaient Tom. il J 5* 220 J^LOGE d'aLPHONSE Utl'ASQUlER. les uiis les uuires. Union de Ja faniillc, honlieur cVun pere qui voil friictifier, chez deux de ses fils, des talents dislingues, vous m'inspirez trop de veneration, pour que je vous passe sous silence, au risque lueme de blesser un nierite modeste. Quelques annees apres la publication de ses cri- tiques artistiques, M. Dupasquier, emu conime le fut la France enliere, a la nouvelle de la morl tragi- que d'un artiste que nous avions tons admire, dont il avail apprecie le coeur et pour un jour con- sole le decouragement, en retraca la vie dans un ccrit plein d'une tristesse que le charme du style communique invinciblement au lecteur. Mais de toules ses productions litleraires, celle qui peut-etre cut le plus de retentissement, ce fut le discours de reception qu'il prononca en 1831, lors de son entree a I'Academie de Lyon, et dans lequel il traita de ['influence que devait avoir la re- volution de .luillet sur les leltres et sur les sciences. Aujourd'hui qu'eclaires par les evenemenls , jious pouvons juger, sans eflbrl de prescience, les idees de notre coUegue, nous ne nous donnerons pas la tache facile d'en apprecier la valeur. Bornons- nous a repeter celte reflexion, qui s'est presentee dans tons les temps aux esprits serieux et a la- (juelle les dcrni(>rs evcnements on( donne plus de valeur : Heureux les lionunes de leltres et de scien- ELOGE d'aLPHOMSE DUPASQUIER. 227 ces qui se tiennent eloignes des luttes politiques; leur esprit ne s'y developpe point dans sa sphere naturelle; leur bienveillance s'y emousse, et les jugeraents qu'ils ont portes dans I'ardeur de la passion amenent souvent, quand les temps calraes sont revenus, un triste retour sur le passe. Plut au ciel, du resle, que la France de notre teraps se fut elevee, comme I'esperait M. Dupasquier, a un degre de fecondite et de gloire inconnu aux epo- ques qui nous ont precedes; plul au ciel que le temps eut confirrae les esperances qu'il se plaisail a concevoir sur I'avenir et la grandeur de notre pays. Dans I'analyse que je viehs de vous presenter, je voulais surtout vous parler du savant, et tel est I'enchainement qui existe enlre tons les actes dela vie qu'il m'a ete impossible dc ne pas vous dire les qualites du coeur de notre ami. Vous avez retrouve danssa critique toujours encourageante, cettebonte inalterable qui respirait dans loute sa personne et dans tons les actes de sa vie; son cmpressement a faire valoir ce qui honore noire cite, vous a rap- pele cette tendance de son esprit a seconder tous les efforts qui se faisaient autour de lui pour faire avancerlessciences, ouperfectionnerlesarls.Loinde voir avecdepitjcommebeaucoupd'esprits chagrins, les succes de ses colleguos ou de ses coinpalriotes 228 ^LOGE D"ALPH0NSK DUPASQL'IER. il y applaudissailavec une effusion de ccjeur, preuve du senliment desinteresse avec lequel il cultivait la verite et recherchait le bien. Son devouemcnl a raiiiilienesedementait jamais; illepoussailnierae, si je puis dire ainsi, jusqii'a une sortedefanalisme, car il ne conscntait qu'avec une resistance qui s'a- vouail difficilenieut vaincue, a reconnailre des de- fauts cliez ceux auxquels il avail voue son eslime el son affection. M. Dupasquier avail celle exquise sensibilite qui nous idenlifie tellcmenl avec lespeinesdcceux au milieu dcsquels nous vivons , qu'elles nous af- f'ectcnt et nous troublcnl , connne si elles nous elaient personnelles. Heureuse el cruelle disposi- tion de Tame, elle inspire le dcvoument et I'espril de sacrifice a ceux qui en sonl doues ; elle leur nc- quicrt ces amities sinceres qui naissenldes dou- leurs comprises et parlagoes , mais de quelles an- goisses dies remplissenl le coeur de celui qui vil sanscesse au milieu des inquietudes el des larmes des families I Sans doule, elle conlribua a eloigner M. Dupasquier de la pratique mcdicale civile, plus emouvanlc encore que celle des liopitaux, car elle met en rapport , non-seulement avec celui qui souffre et qui meurt , mais avec tons ceux qui s'inquictcnt ou pleurenl autour de lui. Et , cependanl , lorsqu'il n'avail plus le stiinu- iSloge d'alphoase dcpasquier. 229 lain que donne une profession a conserve! ou a rendre meilleure , il continiia son service de nie- decin auprcs des pauvres de I'Hoiel-Dieu, ct tons ceux qui I'ont snivi dans I'exercice de ces nobles fonclions , qui elaienl loules pour lui d'hunianite el de science, savenl comuie il comprit ies conso- lations a donner aux mallieurcux que la nialadie et la misere obligenl de quitter leurs families et de demander un asile aux etablissenients cliari- lables. 11 n'eut jamais pour eux une parole d'im- patience, et Ies (resors de sa bonle furcnt dispenses aussi largement a eux qui etaicnt pauvres et in- connus , qu'il aurait pu le faire pour ceux qui etaient riches ou entoures de I'attention publique. C'est avec ce devoiiment a ses devoirs, cette bonte parfaite, qu'il reniplit toutes Ies fonctions dont il fut charge ; il n'eul d'enthousiasme que pour la verite, pour le beau et pour la gloire. Ce n'etait pas la fortune qu'il seproposait pour but, et cette elevation de sa pensee vous explique la Constance et la fecondite de ses cfibrls. L'homme ne fait rien de grand, quand il agiten vue dun bien materiel. Les nations s'afl'aiblissenl, des qu'cllcs s'aninicnt au desir des realiles qui se louchent et qui sc voient. Tristes spectaleurs des maux qu'engendre cette preoccupation du bien- 6tre et de Taisance , nous devons honorer ceux qui 230 EL03E d'aLPHONSE DUPA8QUIER. ne la partagcnt point, et qui, a rexemplc de iiotrc collegue , poiirsuivent le developpemenl de leurs pensees dans cc but iranialeriel que coniprennent seulcs les ames genereuses et capables des grandes. choses. CONSIDERATIONS !>UR [/APPLICATION DES SCIENCES A LlNDUSTRiE ^1), PAR M. GUIMET. Messieurs, A la vue des progres incessantsde I'induslrie, on est naturellement porte a se detnander quel sera , sons ce rapport, I'avenir des peuples. En n'envisageant celte question que d'une ma- niere meme tres-generaie, la reponse n'est pas sans difficultes ; cependant, les prodiges operes jusqu'a ce jour par la science appliquee a I'induslrie, scm- blent permettre d'enlrevoir les resultats possibles a esperer encore. II suffit, aujourd'hui , de jeter les yeux sur la consonimation du combustible et du fer dans un pays, pour se faire une idee de sa puissance indus- trielle. La houille est, en efFet , un agent indispen- (i) Discoiirs de reception a I'Academie de I.yon , prononce dans la, seance pul)li(|iie du <) Janvier iS4(). 232 APPLICATION UES SCIENCES sable a la piupart des manufactures ; inais son emploi le plus general est de servir a developper la puissance niolrice ; et , grace a celle-ci , nos Tsvagons , sur nos voies ferrccs , courcnt avcc une vitesse merveilJeuse , transportant voyageiirs et marcliandises avec une rapidite qui, nagiiere, eiit paru fahuleuse , et nos divers balimenls a vapeur reniontent lesfleuves et sejouentsur I'ocean des vents et des espaces. Avec cette puissance nouvelle , avec ces nou- veaux moyens de transport^ Ics relations commer- ciales devicnnent de jour en jour plus actives, et la consomniation du combustible s'accroit, chaque annee , dans les pays civilises. En France , die double tous les dlx ans, et, si cette progression as- cendante continue , n'esl-il pas a craindre que nos depots bouillers ne soient cpuises, dans un avenir qui n'est pcut elre pas Ires-eloignc ? II est done possible de prevoir une epoque oii le combustible sera insuffisant , precisement lorsque toute I'Europe sera sillonnec de cliemins de fer, et que la navigation a vapeur aura prisses plus grands developpements. Faudra-t-il que cet avenir soit brise tout-a-coup ? Le genie de riiomme ne pourra-t-il se crcer des ressources nouvelles? Apres avoir i)rille de la plus vivc luniiere , serail-il destine , conime un mefeore A LilSDUSTKlE. 233 passager , a ne laisser apres lui qu'une ohscurile profonde ? Non , la science el rinduslrie sonl tles- tinees a produire des prodiges plus etonnanls en- core que ceux que nous connaissons. Quelquesapergussufliront pour laisser enlrevoir ies imuienses ressources qui resteront a Ihomme dans le cas d'une diselte de combustible. Le vent et la penie des fleuves et rivieres sont des forces naturelles inepuisables qu'on utilise a peine de nos jours. Le Rhone, par exemple, charie a la mer des eaux dont la puissance , aujourd'hui sans en)ploi, equivaut a celle de plusieurs millions de chevaux. La scule iraversee de Lyon fournirait une force de plus de trente mille de ces animaux. Ainsi, toutcs Ies industries a poste fixe Irouve- ront, dans nos cours d'eau, une force supcrieure a leurs besoins. Les fleuves et Ics rivieres endigues pourront , en outre , par des irrigations dirigccs avcc art, rendre d'immenses services a I'agricul- ture, et augmenler la puissance productive du sol. Les chemins de ler , multiplies a I'infini , ren- dront la navigation fluviale a-peu-pres inutile ; les rivieres seront utilisees pour produire de la force au moyen de chutes d'eau. Les roles seront ainsi changes. Les vo^ageurs et les niarchandises, au lieu dc descendre ou de remonter les fleuves dans de? liateaux, voyageront eu chemins de fer. 234 APPLICATION DES SCIENCES auxquels les cours d'eau fourniront d'innombra- bles reservoirs de puissance inotrice. Le systenic de traction, dil atmospherique , qui ne fait usage que de machines fixes, est appele a rendre alors de grands services, et Ton peul entre- voir la suppression de toute depense en corabus- lible, sans nuire a la rapidile. Tout cela est facile a concevoir pour les voies de fer deslinees a suivre la pente des fleuves et des rivieres ; mais comment sera-t-il possible de se passer de combustible , quand ces chemins s'eloi- gneront des cours d'eau? La difficulte pourra vraisemblablement elre snr- moutee, en recourant a la force produite par I'air comprime. On obtientdeja des machines contenant de cet air a 15 et 20 atmospheres, tandis qu'aucune machine a piston ne peut fonctionner avec avan- tage sous des pressions plus fortes que 5 a 6 at mospheres; on pourra done accumuler beaucoup de force dans des reservoirs d'un volume mediocre. Des experiences recentes donnent la certitude qu'on ne lardera pas a livror au commerce desma- gasins de force transportable et rcmplis par des moteurs naturels, lols que les cours d'eau el meme les vents et la maree , qui , dans leur capricieuse irregularite, seront con Iraints de creer des moteurs reguliers , en comprimant , presque sans aucun A L'^mDUSTRlE. 235 frais, le meilleuret le plus fideledesressorts : I'air. Dans la navigation maritime, forcee d'employer des machines a vapeur portees paries batimenls , il est plus difficile de faire usage des forces nalu- relles. Peut-ctrc pourra-t-on remplacer la vapeur par des melanges explosifs , I'acidc carbonique on les gaz solidifies, etc. Mais le perfectionnement le plusimmediat consislerait dans la construction de machines plus legeres et economisanl le combus- tible. Sous ce rapport, un resultat capital vient d'etre obtenu par un habitant de Lyon (1), qui a eu I'heu- reuse idee de combiner, dans les machines , I'em- ploi de la vapeur d'eau avec celui d'autres vapeurs dont le point d'ebullition est bien inferieur a celui de I'eau, telles que les ethers, le chloroforme, etc. La vapeur perdue ou condensee dans toutes les machines a vapeur, etant appliquee a vaporiser de I'ether ou du chloroforme, est capable de produire une force au moins egale a celle de la machine prin- cipal, sans augmenter sa depense en combustible. Ce progres n'est plus a I'etat de theorie ; il est deja entre dansle domaine de la pratique. Des ma- chines executees d'apres ces principes , fonction- nent a Lyon, a Paris et a Londres, en realisant les avantages qu'on s'en etait promis ; avanlages qui (i) M. Verdat du Treniblay. 236 APPLICATION DES SCIENCES consistent principalemcnt en une economic dc nioitie sur le combustible. On est parvenu a conslruire des appareils telle- ment parfails, que les pertes d'elhcr on de chloro- forme sont insignifiantes. Dans pen d'annees, la plupart des machines a vapeur auronl probablement comme complement oblige, un cylindre Ibnctionnant au cbloroforme ou a I'ether, et doublant ainsi leur force primitive, sans depense nouvelle en combustible. La navigation de long cours est appelec surlout a retirer les plus grands profits de ces nouveaux appareils qui , chargeant beaucoup moins les na- vires que ceux employes actuellement, penncttenl, en economisant la nioilic du combusiible, d'en di- minuer le poids a transporter dans la mcme pro- portion. Deja , un batiment a vapeur de la force decent chevaux , sur lequel on doit employer le cbloro- forme , est en construction dans les chan tiers du gouvcrnemenl. Aurait-on pense que I'ctber et le cbloroforme , auxquels a eu rccours la cbirurgie pour suspendre la sensibiiite pendant des operations ordinairement accompagnees de douleurs si vives, deviendraient une source precieuse de force motrice, en doublant celle de toutes les machines a vapeur? A t'liNDUSTRIE. 237 Quanl aux forces motrices nalurellcs , leur ciu- ploi generalise n'est pas aussi facile qu'il parail an premier abord ; elles ne peuvent elrc developpees snr nn vasle plan que dans Ics pays tres-avances en civilisation et en induslrie. L'endiguenient des flenves , la distribulion des eaux par des canaux d'irrigation , sont des Iravaiix couleux et conside- rables; 11 faut, pour les enlreprendre, etre assure que la force obtenue sera utilisee , ce qui suppose le besoin d'un grand nombre d'usines. Ccs iravaux doivent etre executes sur une grandc «chelle et avec un ensemble qui seul pent en as- surer le succes. Le morceliement des proprietes et la division des interets necessiteront le plus souvent I'inter- venlion directe de TElat. L'esprit d'association qui est une des tendances de notre epoque, contribuera puissamment a rendre faciles ccs accroissements de la richesse publique. Nous verrons se ciinentcr plus etroitemcnt encore I'alliance de la science et de I'industrie. Desor- mais une decouverte scientifique n'aura de valcur qn'autant qu'elle pourra recevoir une application industrielle. Tribulaire de la science, I'industrie lui devra de plus en plus I'eclat et la rapidite de ses progres; inais si la premiere en passant a I'elat pratique 238 API'LICATIOIS DES SCIENCES (levient la source d'innombrables inventions rea- lisees par la seconde, celle-ci revetant un caractere scienlifique, enfante une serie de creations qui de- viennent au memo litre I'objet des meditations du phjsicien. Ainsi, toules les questions relatives a I'emploi desvapeurs, des gaz com primes ou dilates, de I'electro-magnelisme, de la lumiere, sont des questions de physique aulant que d'industrie ; et leur solution interesse au nieme degre le savant et I'industriel. Les progres des sciences sont done associes de- sormais a ceux de I'industrie. Les premieres, en passant a I'etat d'applicalion, trouvent chaque jour I'occasion d'agrandir leurdomaine; ellessont appelees a modifier profondementl'organisaiion des societes, a preparer dans les relations des peuples la revolution la plus grande et la plus heureuse. Voyez deja comrae les distances sont diminuees ou supprimees. Par les bateaux a vapeur, la tra- versee de I'Atlantique est reduite a douze jours. Avec les locomotives perfectionnees qui peuvent faire trente lieues a I'heure, on visitera les diffe- rentes regions du Globe avec une rapidite in- croyable. Les lettres voyageront dans les tubes pneuma- tiques avec une vitesse de trois cents lieues a I'heure. Peut-elrc verrons-nous I'homine faire la A l'iM)USTKIE. 239 conquele de I'air en suivaat sa route en ligne droite par-dessus Ics vallees et los coUines. Mais les resultats les plus merveilleux seront oblenus par la telegraphie-electrique, c'est la de- couverte la plus feconde en applications utiles ct surprenantes, elle complete la puissance de rhoiuiue plus encore que I'einploi de la vapeur. C'est le grand fait industriel qui doniine en ce moment le monde. Par ce nioyen, la pensee et meme I'ecriture peuvent etre transmises avec une vitesse instantanee. Une depeche pourrait faire sept fois le tour du globe en une seconde. Les incrs elles-memes ne seront pas un obstacle a la transmission des courants electriques. On pose en ce moment le fil conducteur qui doit unir les c6les d'Angleterre aux cotes de France. En meme lenjps que par le telegraphe electrique on transmet inslantanement a une distance indc- finie des depeches quelconques, on pent a celle meme distance meltre en action des poids enor- nies. Ainsi, par exemple, lorsque Paris sera relie a Marseille par un conducteur electrique, un en- fant place dans cette derniere ville pourra par I'eftet imperceptible d'un de sesdoigts faire retentir sous les coups redoubles d'un lourd marteau I'im- mense bourdon de INotre-Dame de Paris. On concoit d'apres ce fait, que I'horloge d'un ^UO APPLICATION DES SCICNCES A l'iNDUSTRIE. holel-de-villc pourra, au moyen de fils conduc (eurs, repeler au nieme instant inille fois sur inille points separos son heure et sa minute regulalrices. Ainsi le temps pent etre conduit a Iravers les rues de nos cites comme on conduit niainlenant I'cau et le gaz. Une seule horloge suffirait pour toule une ville. Les homes dece discours nous empechcntdeciter un plus grande nombre d'applications de ladecou- verte la plus admirable du genie de I'lionime. Les corps scientifiqucs ont une belle mission a remplir, celle de pousser la generation actuelle dans celte voie fcconde; el bientot la science el I'industrie en aidant Ihomme a creer de nouvelles forces giganlcsques el infaliguables, en le rendant niaitre de toules celles de la nature lui fournironl le moyen de se decharger sur elles des travaux les plus peniblcs sous lesquels se courbenl son corps ; lui permellront de rcdresser son front, sur lequel bri'lera d'une maniere plus evidente la noblesse de son origine. Mors, peut-etre, se irouvera resolu le problcme don I les theories sociales nouvelles cherchenl la solution, celui de procurer a tons le hieii-elrc et le bonheur qui furent dans tons les temps Tohjct des voeux el le sujel des reves de I'humanite. DE L'UTIUTE, EN FRANCE, d'cne BANQUE TERRITORIALE HYPOTHEC A I RE; I'AR SAINT-CLAIR DUPORT. PREMIERE PARTIE. L'Academie des Sciences morales et politiqiies, desireuse de jeler quelques lumieres sur les ques- tions qui s'agitent dans la plupart des etats euro- peens, a engage ses nierabres a comballre certai- nes theories, tendant a ebranler les bases sur les- quelles la societe s'appuie, depuis son origine le plus reculee. Parmi lesecrivains qui ont repondu a cet appel, un homme d'etat celebre s'est empresse de preter a cette cause le secours de sa plume, et de cette parole persuasive, qui, depuis norabre d'annees , possede le rare privilege de capliver toujours Tattenlion de nos assemblees parlemen- laires. Cependant monsieur Thiers, dans son zele a defendre I'ordre social ebranle, s'est peut-etre Tome IJ. 16* 242 BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. mepris siir la veritable portee de qiielques-unes de ces innovations, proposees en si grand nombre, soil pour adoucir les peines des classes pauvrcs, soil pour rendre les charges de I'etat moins lour- des, aux parties de la nation qui contribuent le plus directement par la production, a la richesse, a la puissance, a la grandeur de la France. Laissant loin de moi I'idee de presenter des con- siderations generales sur un si vaste sujet, je me bornerai a un seul point, qui se rattache a mes travaux passes ct a mes etudes actuelles ; je veux parler de la banque territoriale hypothecaire. Mal- gre les attaques dirigees contre lui, ce projet me semble fournir a I'agriculture les moyens neces- saires, pour suivre la route nouvelle que les scien- ces lui ont ouverte, tout en conciliant, racme a un haul degre, les exigences de I'econoniie politique la plus rationelle. Un examen rapide de I'origine des monnaies, des recherches plus detaillees sur I'emploi du billet de banque comme remplagant Tor et I'ar- gent, ou comme moyen de credit, et quelques in- vestigations sur la production des metaux pre- cieux, comparee a leur emploi, seront les princi- paux elements necessaires pour arriver a cette de- monstration. Les echanges directs dun objet utile contre un BANQUE TERRITORIALE UYPOTHECAIRE. 243 autre objet utile, constiluerent les transactions conimerciales des peuples, pendant les premieres periodes du passage de Telat sauvage a I'etat so- cial. La necessite d'un signe representatif de la valeur, pour tons les objets echangeables, ne tar- dant pas a se faire sentir, les differents peuples adopterent, pour remplir ce but, des signes con- ventionnels fort varies, suivant leur position geo- graphique, et suivant le rayon plus ou moins etendu de leurs relations commerciales. Des co- quilles chez quelques insulaires, des peaux d'ani- maux chez quelques nations de I'antiquite, ont etelongtemps employees comme monnaies; meme chez les peuples d'Amerique, ou lor et I'argent abondent, les plumes a couleurs vives des oiseaux des tropiques, et d'autres objets recherches par ces peuples comme ornements, partageaient avec le bronze, avec I'or, avec I'argent, le role que ces melaux remplissent ordinairement seuls, pour fa- ciliter les echanges. La rarete, I'eclat, la beaute du poll, la resis- tance opposee a Taction des corps qui atla- quent plus rapidement les autres metaux usuels en se combinant avec eux, donnerent a I'or ct a I'argent une valeur relative plus grande, pour un poids donne, et les firent preferer pour scrvir d'in- lermediaires dans les transactions conimerciales. 244 BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. surtout pour celles destinees a s'accomplir a de grandes distances. Ces deux metaux appeles pre- cieux a cause de ces qualiles, ne se rencontrent presque jamais dans la nature dans un etat de purete un peu coniplette ; la metallurgie meme les livre au commerce dans un etat de melange plus ou moins complexe avec d'aulres matieres metalliques. Le cuivre et le plomb accompagnent souvent I'or el I'argent dans leur gissement, et on les relrouve d'autant plus souvent avec eux, que ce sont les principaux agents dont I'industrie se sert pour isoler les metaux precieux de leurs gan- gues. L'emploi de I'or et de I'argent, dans les echan- ges presentait un embarras : il fallait non seule- ment connaitre le poids de ces barres metalliques, designees sous le nom de lingots, mais il fallait encore apprecier avec une certaine exactitude la quantite d'or ou d'argent qu'elles renfermaient. Get essai completement exact, est une des opera- tions les plus delicales de la chimie modcrne, et quoiquc I'usage de moyens moins parlaits pour executer celte analyse remonte a une epoque assez ancienne, leur emploi demande trop de temps, pour satisfaire a la rapidite qu'exige le commerce ; aussi, a des epoques plus reculees, on se servait, sans doule, pour fixer le degre de finesse qu'on BANQUE TERRITORIALE HYPOTHECAIRE. 2^5 appelle le litre des alliages, de quelques moyens empiriqueS;, rachelant par leur celerite, ce qui leur manque d'exaclitude. De semblables precedes sonl encore usites de nos jours a la Chine : les Europcens qui visitent Canton observent avec elonnement la rapidite avec laquelle les niarchands chinois, en s'aidanl de la vue, du tact, de rouie, de Todorat, du son, arri- vent a determiner la valeur d'un lingot, avec une exactitude suffisante pour leurs inlerels. Ce re- sultat s'obtient sans avoir recours a aucun de nos procedes de docimasie, el sans meme se servir de la pesanteur specifique, utilisee par Archimede en semblable occurrence; ce qui, on doit le dire, prouve assez peu en faveur de I'arl des essais vers celte epoque. Le besoin d'une base certaine pour exprimer la valeur des diverses marchandises , jBt inven- ter les monnaies. Elles ne sonl, au demeurant , que des lingots d'un poids el d'un litre cons- tant, sous la garantie d'une omprcinle appliquee par les soins, ou tout au moins sous la surveillance du chef de I'etat. L'histoire s'esl chargce d'appren- dre ce que valail celte garantie dans les siecles passes, et Ton est heureux de se croire protege a I'avenir, contre ces refontes des monnaies qui n'e- taient qu'un expedient pour retablir les finances 246 BANQUE TEKRITORIALE HYPOTHlfeCAIRE. des princes, en pressurant par des moyens occul- tes la propri'- le de leurs sujels. Si, par levir grande valeur comparee a leur vo- lume et a leur poids, les monnaies presenlaient plus d'avantages, que toule autre niatiere, dans la circulation, ces proprietes utiles ne faisaient qu'a- nioindrir les dangers, sans lesquels on ne pouvait les transporter a de grandes distances. Pendant le rnoyen-age, tout le grand commerce de cette epo- que se trouvait dans la main des Juifs. Healisant le texte des propheties dans toute sa severite, les enfants d'lsrael , dissemines sur toute la surface de I'ancien monde, presentaient le spectacle etrange d'une nation, dont les rameaux s'etendaient par- tout, et dont le tronc ne se rencontrait nulle part. Toleres avec peine au milieu des populations chre- tiennes, trailes avec autant de rigueur par les dis- ciples de Mahomet , combles d'avanies , en but a toutes les vexations , etrangers a la formation comme a la direction du pouvoir dans les pays qu'ils habitaient , les Juifs devaient concentrer toutes leurs facultes inlellectuelles vers I'acquisi- tion des richesses par le negoce, d'autant plus que leurs relations entr'cux formaient un immense re- seau, qui leurrendait faciles les transactions com- merciales les plus eloignees. La necesslte de dissimuler leurs richesses, pour BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. 247 echappcr a la rapacile de leurs oppresseurs, les engageail a disseminer leurs capita nx dans les mains de leurs freres. Si, a chaque occasion d'uli- liser ces valeurs pour quelque speculation , ils avaienl dii les faire voyager sous la forme de me- taux precieux , leur peu de volume n'aurail que bien faibleaient diminue les risques, auxquels les exposail la cupidite des hommes puissants de ces temps a demi-barbares. Presses par ces difficultes, les Juifs imaginerent la lettre de [change. Un ecril de quelques lignes servit des lors a transmettre a de grandes distances la propriele d'une valeur. Quoiqu'il y ait encore loin de la letlre de change au billet de banque, cette premiere substitution de I'ecriture aux metaux, doit etre comptee au nombre des victoires remportees par I'intelligence sur la matiere, et dans I'ordre de fails que nous examinons, cette invention est I'idee mere de lout le systeme. La lettre de change^ en vieillissant, ne tarda pas a se perfcclionner, el son action devenue plus com- plexe, devint encore plus utile au commerce. Ce n'etait d'abord qu'un moyen de disposer d'une va- leur, a une distance plus ou moins grande, en fa- veui d'un tiers qui n'etait ni le proprietaire ni le depositaire de cette valeur ; en donnant a cellc troisieme personne la faculle de transmellre son 248 BANgUE TERRITORIALE UYPOTH^CAIRE. droit, la letlre de change devinl un veritable aaxi- liaire des nionnaies, qu'elle remplacait avec plus de commodite , mais, il faut le dire, avec une su- rete un peu moins grande. Dans Ic principe, la letlre de change etait moti- vee par une somnie exislante, sous forme de mon- naie, dans les mains de la personne sur laquelle la lettre etait fournie ; plus lard,ce ne fut plus une condition obligaloire, et Ton vit paraitre dans le commerce, des efFets qui representaient des mar- chandises non payees, non vendues, souvent seu- lement expediees a la disposition des personnes chargees d'en payer la valeur. Sans le secours puissant des lettres de change, jamais les monnaies metalliques n'auraient pu suffire au commerce, apres I'immense developpe- ment que lui imprimerent la navigation de I'lnde par le cap de Bonne-Esperance, la decouverle de I'Amerique, et les progres constants de la civilisa- tion en Europe. Le noni de fiduciaires donne a ces pa piers in- dique assez que leur caractere principal repose sur la confiance; c'est aussi celui des billets de ban- que, qui soni un perfectionnement plus complet de la lettre de change , et s'assimilent encore da- vantage aux monnaies metalliques. Pour bien connaitre la nature de ces nouveaux signes des BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. 249 valeurs, il faut suivre leurs devdoppemenls depuis leur origine, qui remonle a une epoque assez re- culee, et I'liisloire des banques etant intimemenl liee a celle du commerce, cbez les nations qui ont tour a tour regne sur la mer depuis le moycn-age, une courte digression sur ce sujet parait indis- pensable. Le sentiment religieux qui poussa vers I'Orienl les populations de I'Europe occidentale^, contribua puissamment a leur civilisation, en inlroduisant au milieu d'elles le gout du luxe, que les Croises rapportaienl de leur sejour en Asie. Pendant de longues annees, les deux nations maritimes de la Medilerranee, les Venitiens" et les Genois, durent leur puissance , aux richesses acquises dans le commerce, que ce luxe avait cree entre I'Europe et rOrient. Une route de I'lnde, plus prompte quoique moins courte, ajant ele decouverte par Vasco de Garaa, les productions de ces riches con trees sui- virent cetto nouvelle voie. Les Porlugais recueil- lirent les premiers fruits de ce deplacement du commerce, mais leurs ressources etaient insufii- santes pour une aussi grande tache. Un peuple vi- vant sous un climat moins doux, un peuple plus laborieux, plus econome que les Portugais ne tarda pas a partager a\ec cux la domination de I'lnde. 250 BANQUE TERRiTOKIALE HYPOTllilCAlRE. Habitues a braver rOcean , sur leqiiel ils avaient conquis une large pari du sol qu'ils liabilaienl, les Hollandais possedaient toiiles les qualiles ne- cessaires aux grandes entreprises maritinies. Ri- vaux des Portugais, iis ne tarderent pas a les sup- planler dans ces regions loinlaines ^ ouvertes recemment au contact europeen ; moins avides de gloire que de richesses, leurs nombreux elablisse- menls prospererent partout, et apres qu'ils furent devenus possesseurs des iles ou croissent les epices, toutes les nations de I'Occident devinrent leurs iri- bu la ires. Herj tiers de la puissance commerciale des deux grandes republiques de I'ltalie , les Hollandais avaient de couiraun avec elles, une forme de gou- vernement a pen pres semblable. Dans les depenses de I'etat comnie dans cclles des particuliers, ils pratiquaienl une grande economic, aussi les fruits de leurs travaux passes, venaient augmenler, de loute la force du capital, les efforts incessants de leur genie mercantile. Leur marine de guerre, ex- pression toujours exacte de I'activite des marines marchandes, protegeait le pavilion hollandais sur rimmensite des mers, et les nombreux vaisseaux qu'il couvrait, convergeaient de tons les points du globe vers les provinces unics, coinme vers Ic centre du commerce universel. BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. 251 A Venise, a Genes, a Amsterdam on s'aporcut successivement, que chez une nation d'nn tcrri- toire pen elendu, la puissance commerciale ne pouvait se developper rapidemenl^, sans que les monnaies de cet etat devinssent promptement in- suffisanles. Appelees alors par le besoin, les mon- naies des nations voisines arrivent en foulC;, mais leur variete complique toutes les transactions. Fabriques sou vent a des litres ou des poids diffe- rents, meme dans une seule espece de monnaie, uses inegalement par le frottement inevitable de la circulation, ou par des moyens condamnables, ces fragments 'd'alliage d'or ou d'argent sont d'une valeur si difficile a apprecier, qu'ils ne se prelent plus a la rapidite des echanges. Pour sortir de cet embarras on imagina de deposer dans un etablisse- ment public des monnaies ou des lingols, pour que les titres de ces depots servissent aux echanges, avec un caractere de fixite, dans Texpression des valeurs, qui manquait a cet amas de metaux. Telle est I'origine des banques de depots. La creation du plus ancicn de ces etablisse- ments, celui de Venise, remonte a 1171. Les me- taux precieux qui Ibrmaient le gage de ses billets^, avaient depuis longtemps ete soustraits a leur des- tination, sans que le peuple venitien s'en tut alar- lue. La banque de Genes, fbndee en 1407, avail 252 HANQUE TERRITORIALE HYPOTHECAIRE. deja recu de cruelles alteintes lors de I'occupatiou de cetteville,en 1750, paries troupes autrichiennes, et son son fiit le meine que celui de la banque de Venise, qui s'ecroula, en 1794, avec Tedifice de I'etat, lorsque les Francais furenl maitres de loul le nord de I'llalie. On n'a sur ces deux institutions que des rensei- gnements assez incomplets, ct la banque de de- pots la plus considerable el la mieux connue fut celle d'Ainsterdara ; quelques details feront con- naitre les services et les dangers de ces elablisse- ments. Vers 1609, le commerce de la Hollande attirait vers sa capitale les monnaies du raonde entier. Leurs valeurs en or et en argent furent determinees avec soin, et exprimees en monnaie hollandaise, sur un recepisse delivre aux ncgociants qui en faisaienl le depot a la banque. Ces titres eurent des- lors une valeur constanle, et, an moyen de trans- ferts, ils remplacerent avec avantage les monnaies dans la circulation. La banque d'Amsterdam evi- tait done I'usnre des monnaies, annulait le risque de leur transport d'un point a un autre, et prcsen- lail dans les transactions commerciales une econo- mic de temps considerable. Des precautions furent prises pour la siirele du depot, el de certains droits de mutation furenl elablis pour desservir les frais BANQUE TERRITORULE HYPOTHECAIRE. 253 de ce vaste etablissement : des details sur son ad- ministralion s'ecarteraient tropde notre sujet, nous dirons seulement que la valeur de son Iresor, sou- vent exageree , equivalait neanraoins a environ quatre-vingts millions de notre raonnaie. C'est a peu pres le capital primilif de la banque de France, inais, au commencement du dix-septieme siecle, celte somme representait une valeur relative bien plus considerable. Les recepisses de la banque d'Amsterdam ne devaient etre substitues aux metaux precieux, que dans une quantite rigoureusement egale, et Ton a cru longteraps que jamais aucune partie des mon- naies ou des lingots constituant le depot, n'etait detournee de sa destination. Hormis les craintes d'une invasion, comme celle qu'inspira, en 1672, la presence de I'armee de Louis XIV a Utrecht, rien ne faisait sentir la necessite de pouvoir toujours convertir spontanement en or ou en argent, la somme des recepisses en circulation ; mais, a Ten- tree des Fran^.ais en 1794, par suite de rembourse- menls immediats, on decouvrit que lesadministra- teurs, sans consulter les inlcresses, avaient detourne de leur destination dix millions de florins. Ce de- ficit ne tarda pas a amener la ruine de I'ctablis- sement. La ville de Harabourg ay ant aussi pris une 254 BANQIIE TERRITORIALE HVPOTU^CAIRE. large part au commerce maritime;, crea unebauque en 1620. Le fail le plus saillant de son histoire est I'eraprunt de tout son capital de depot, applique en 1813 aux besoins de I'arraee francaise, et rem- bourse longtemps apres, par suite des trailes de 1815. En etudiant i'exislence de ces diverses institu- tions, on voitque, sous lecielpurdel'Italie, comme sous les brumes du nord, les memes causes con- duisent aux memes resultats. A Venise, a Genes, a Amsterdam, a Hambourg, cette masse d'or et d'argent ne peut se resigner a I'inaction a laquelle on la condamne. Ici c'est le gouvernement de I'etat qui emploie le depot, la ce sont les adminislraleurs qui en disposent, plus tard il devient la ressource des troupes ennemies. Partout la nature meme de ce depot augmenle le danger, et la facilite avec la- quelle on peut en disposer est la cause directe de la chiiie des edifices dont il est la base. Les services rendus par les banques de depots, furent bientot consideres comme pen en rapport avec I'importance des metaux precieux qu'elles exigeaient. On voulut tirer un meilleur parti de ces richesscs, stationnaires pendant des siecles dans les coffres des banques. L'on etendil Taction de ce gage au-dessus de la valeur des metaux precieux qui le constituaient. On consentil a laisser les bil- BANQUE TEKRITORIALE HYPOTU^CAIRE. 255 letsde banque aider les monnaies dans la circulation , lors merae que leur emission depasserait, et de beaucoup , la valeur des metaux alFecles a leur creation. Tel est le caractere plus special des eta- blissemenls qui ont recu le noni de banque de circulation, pour les distinguer de leurs devan- ciers. Les banques de circulation emettent des billets au porteur, payables en especes a presentation; elles emploient ces billets a escompler les lettres de change du commerce. Le chiff're des billets en circulation, etant de beaucoup superieur a la va- leur des monnaies ou lingots qui forment le capi- tal d'une banque, la somnie des interets obtenus est relative a la quantite de billets et presente pour le capital melallique un benefice considerable. La facilite qu'apporte dans les paiements I'usage de ces billets, sous le point de vue de I'economiede temps et de la commodite du transport, ne tarde pas a les faire preferer aux especes metalliques. Les economistes qui se sont occupes de la gestion des banques.sansqu'onpuissemotivercette mesure de la circulation, ont pose enprincipeque tout eta- blissement de ce genre, qui avait dans ses caisses, des especes metalliques pour une somme represen- tant le tiers du inontant de ses billets en circula- tion, se trouvait a I'abri des dangers que pou- 256 BANQUE TERRITORIALE HYPOTHECAIBE. vaienl faire naitre les deniandes imprevues de remboursemerit. Les banques de circulation se chargent sans au- cun frais, de rencaissementdes efFelsde commerce, pour comple des negociants, et elles sont largement remunerees de ce travail, par I'interet des sommes que Ton laisse dans les mains de la banque, sans interets, jusqu'au jour oii Ton en a I'emploi. Ces capitaux augmentent le chiffre des valeurs metalli- ques dans la caisse de la banque ; alors sans sortir des limites de prudence qui ont ete indiquees, la totalite des billets en circulation pent arriver a representer le triple du capital primitif de la ban- que, ajoute au triple des depots qui lui sontconfies. Si la somnie des interets obtenus par la circula- tion des billets forme le benefice de ces etablisse- menls, leurs charges et leurs pertes se composent des frais de gestion et du non paiement d'une par- tie des effets de commerce qui ont ete admis a I'escompte. Sur les grandes places de commerce, les frais de gestion sont peu considerables si on les compare aux interets obtenus; quant aux pertes, elles sont reduites a une proportion tres-minime, par la prudence et la sagacite des adminislrateurs charges d'admetlre ou de refuser les engagements commerciaux. Ces bases de gain ou de perte une fois admises, BANQUE TEKRITORIALE UYPOTIIECVIRE. 257 il esl presque inutile de dire que le produit net el definitif de ces institutions presente cliaque annce, un interet fort considerable pour la valeurdes nie- faux precieux qui forment le capital de la banquc ; aussi en accordant a des societes de capitalistes le privilege d'emettredes billets auporteur, rembour- sables a presentation, les gouvernements ont gene- ralement voulu tirer quelque avantagc direct des benefices de ce privilege. Si Ton considere que la somme des billets de banque en circulation doit toujours etre represen- tee par des especes, des lingots ou par des cfFe(s de commerce a une echeance peu eloignee, dont le terme extreme est ordinairement 90 jours, et le terme moyen entre 45 et 50 jours, on con^oit que la liquidation complete d'un elablissenient de ce genre pent s'efFectuer dans un delai de trois niois, Dans les temps ordinaires ce niecanisme fonc- tionne sans le moindre tiraillement; mais lorsque surviennenl des perturbations commercialesou po- litiques, les besoins ou la nicfiance font assaillir les banques. On exigc I'execution de rengagement stipule sur les billets; on reclame le paiement a presentation. Chacun veut echanger conire des me- taux, les signes ecrits qui ne les representent plus avee assez de securite. Cette masse de metaus, qu<' dans le langage pr.ilique on appelle I'encaissed'uno Tome H. 17* 258 BA>QIIE TERR1TORIALI-; HYPOTU^CAIRE. baiiqiie,diininiieachaque instant, et Ton voitvenir le moment oil le dernier ecu sorti, il ne reste pour faire face aux billets qui peuvent encore se pre- senter que des engagements commerciaux, a di- verses ccheances echelonnees depuis un jusqu'a quatre-vingt-dix jours, et dont la rentree, quoique a peu pres certaine dans un delai plus ou moins prolonge, ne saurait se realiscr a I'instant. Telles sont lesperipeties de ces institutions de credit. Vers la fin du X.VII* siecle, le commerce britan- niquc rivalisait avec celui des HoUandais. La crea- tion d'une banque a Londres devait s'efFectuer avec Ics modifications qu'indiquerait I'experiencede pres d'un siecle, ecoule depuis la creation des banques de depots d'Amsterdam et de Hambourg. Dans ce nouvel etablissement, on vit pour la premiere fois les billets n'etre plus le signe representatif exact des monnaies ou des lingots deposes. En autorisant la banque d'Angleterre en 1694, le gouvernement anglais se fit preter une large part de son capital primitif; plus tard, dans presque loutes les circonstances difiiciles, il a puise de nou- veau dans les caisses de la banque pour venir au secours du tresor. Par suite de cette creance contre I'Etat, par suite de cette application a un pret qui n'a pas d'echeance determinee, de la majeure par- tie du capital metallique, gage des billets des ban- BAISQUE TERRITORIALE UYPOTH^CAIRE. 250 ques de depots, on voit que les billets de In. bun- que d'Angleterre reposent en pariie, el jusqu'i concurrence du cliifFre de I'emprunt du Iresor, sur une garantie qui n'a aucunement le caraclere de realisation immediate, qui est inherente aux mon- naies et aux lingots. Ce gage reposant sur la garan- tie de la nation peut, d'une maniere abstraite, etre considereecomme le plus siir de lous, mais ce n'est pas au milieu de grands evenements politiques ou commerciaux, que le gouvernemenl anglais pour- rait rembourser spontanement une somme metal- lique enorme; alors une terreur panique, ou des exportations dor et d'argent devenues indispensa- bles, arretenl la circulation de la monnaie de pa- pier, qui se presente sans cesse a la banque, pour se revelir au plus tot de son caraclere melallique originel. Meme en ne contestant point la siirete de ce gage, on est toujours force d'avouer qu'il est d'autant moins realisable que les circonslances exi- gent plus de promptitude dans sa realisation. Ce detournement de sa destination primitive, impose au capital melallique de la banque d'Angle- terre, devait doncrendretres-chanceuxlerembour- sement immediat de ses billets dans les temps dif- ficiles. La longue guerre enlre la Grande-Bretagne el la France, commencee a la fin du siecle dernier el continuec presque sans interruption jusqua la 200 liANQUE TERRITOUIALE IIYPOTll^CAIRE. chiitc de Napoleon, est venue meltre a nu Ic cole faible de ce systeme. L'examen succinct de quelques fails principaux de I'hisloire de !a banquc d'Angle- terre de 1795 a 1819, nous fera connailre,, avec rapprcciation du mal, la nature du scul remede qu'on pcut y apporler. Malgre les emprunts fails successivenient par le Iresor , et dont le total s'elevait a pros de trois cents millions de noire nionnaie, il en existail encore pres de deux cenls dans les caisses dc la banqiie d'Anglelerre en 1795. Celle reserve se Irouvait re- duite, le 25 fevrier 1797, a nioins de irenle-deux millions de France. L'inlelligence des adminislra- leurs, malgre de grands sacrifices, elail devenue inbabile a continuer recliange des billets contre des metaux ; alors le gouvernenient vinl au secours de la banque. 11 assimila complelcnienl ses billets aux monnaies metalliques, en declarant obligaloire leur admission dans les paiemenls. 11 est interessanld'observer quelle influence cetle mesure a exerce sur la valeur des billels, compa- ree a celle de I'or qui est la principale monnaie an- glaise. En 1800, celte dilference elail de 8 pour cent. Comme on s'elait vile habitue a I'cmploi plus ge- neral des billels, de 1803 a (808, celle difference floUail a rentour de trois pour cent,mais en (810, BVNQUE TERRITORIALE HVPOTH^CAIRE. 261 die s'clevait a qualorze pour cent; elle auginentait a mesiire que les charges de PEtat allaienl en crois- sant. Pen apres la paix generale, vers 1817, les billets s'echangeaient prcsque sans perte, volon- tairement contre de I'or, et deja Ton prevoyail que le cours force cesscrait bientot d'etre necessaire. La reprise des paiemcn ts en especes, decidee en 1819 pour I'annee 18i23, put etre mise a execution le l"niai 1821. Ces differences cntre la valeur de Tor et celle des billets de la banque d'Angleterre, ont donne lieu a de nonibreuses dissertations sur la depreciation inevitable des nionnaies de papier; on a nienic voulu poser en principe que cette depreciation elait presque toujoursproportionnolle a remission. Sans aucun doute, I'emission des monnaies de papier est renfermee dans de cerlaines limites, qu'on ne pent franchir sans renconlrer la depreciation ; mais ces limites ne sonl point seulement relatives a la quantite de papier mis en circulation ; le degre de confiance que merite la monnaie de papier clle- merae entre pour bien plus encore dans cet aff'ai- blissement desa valeur relative. Quelques mots sur I'emploi du capital de la banque d'Angleterre aide- ront a expliquer cctlc rellexion. Des sa creation, et commc condition premiere de son existence, le goiivernemcnl avail exige d 262 BANQLE TERIUTORIALE HVrOTHECAIRE. la l)anquc d'Anglelerre uiipret de 1,200,000 livre» sterlings. Cc ful le cachet de toulesles prolongations de son privilege : a mesure que I'elablissement durait, les emprunls du tresor marchaicnl en pro- portion de rauginenlation du capital de la banque ; en 1708, il etaitd'environquatre millions sterlings, le tresor en devait deja trois. En 1746, sur ce capi- tal porte a plus de dix millions, I'Etat en devait presque douze. Enfin, en 1814, le chift're de cette dette depassait quatorze millions sterlings, alors que les billets en circulation arrivaient a vingt et un millions. A cette epoque, les deux liers de chaque billet de la banque d'Angleterre avaient tout le caractere, toutes les eventualites d'une creance sur I'elat, et Ton ne doit pas s'etonner de voir ces billets parti- ciper a la depreciation qui frappait toutes les obli- gations contractees par I'Etat. Accableepar les de- penses dune guerre prolongee qui genait son commerce general et Tecoulement des produits de ses manufactures, I'Angleterre emplojait toute la part disponible de ses richesses a soulever contre la France toutes les populations de I'Europe. L'issue de cette guerre devenait chaque jour plus proble- matique, el les variations deces eventualites s'expri- raaienl par des difterences plus on moins grandes dansla valeur des billets compareea la valeurde I'or. BANQUE TERRITORIALE UYPOTU^CAIRE. 263 Sorli vainqueur du combat, le gouvernement de la Grande-Bretagne n'a point rembourse a la banque la totalite des emprunls qu'il lui avail fails; il en a seiilemenl diminue le chift're d'un quart, parce qii'il se considere coiniae le meilleur deposilaire du capital de la banque. A la fin de t848_, la banque d'Angleterre a des billets en circulation pour 18 millions sterlings : elle doit diverses sommes exigibles de suite qui monlenl a une somme egale, la totalite de ses deltes est done de 36 millions. Pour faire face a cette echeance permanenle, elle a 15 millions en metaux^ 11 » dans les mains du gouvernement; 10 » creances commerciales a court terme. Depuis la paix, la circulation de ses billets n'a pas beaucoup varie, sa creance surTEtatrepresenle tout le capital qui appartient en propre a la banque, el pourtant ses billets s'ecliangent contre de I'or dans ses caisses, comme partout, sans aucune perte. Si la situation du gouvernement redevenaitce qu'elle etait en 1814, Vencaisse de la banque diminuerait rapidement, el Ton observerait de nouveau la neces- site du cours force, ainsi qu'nne difference entre les billets et I'or, proporlionnelle aux chances que court le capital dans les mains de I'Elat. Apres avoir consulle les points les plus impor- 26^ BAWQLiE TERRiTORIALE liVPOTHl^CAIRE. lants de riiistoire de la banque en Angletcrre, nous exaniinerons le caraclere de cette inslilulion en France, oii ellc s'introduisil iin siecle plus tard que chez nos voisins. Ce n'est que de 1803 que date la creation de la banque de France : fixe d'abord a quaranle-cinq millions, son capital fut double en 180G. Suivanl les errements du gouvernement an- glais, Napoleon exigea que le& espeees metalliques de ce capital fussent converties, partie en rentes sur I'Etat;, partie en creances sur les receveurs ge- jieraux des finances. Quelques millions deressources provisoires pour Ic tresor furent le molif de la creation de la banque de France ; tel fut aussi son role presque exclusif pendant toute la duree de I'Empire. Quoique depuis lors elle ait ete plus utile au commerce, jamais elle ne s'est elevee au rang qu'elle aurait du occuper parmi les grands moyens de propulsion vers la prosperite nationale. Depuis vingt ans, quelques banques s'etaienl formees dans les departements sur les memos bases que I'etablisscment de la capitale; apres la revolu- tion de fevriev 1848, le gouvernement les contrai- gnit a se reunir a la banque etablie a Paris, qui put alors, avec plus de raison^ porter le nom de banque de France. Si cede reunion euira\-.mlagederendrounirorme BANQUE TERKITORIALE HYPOTH^CAIRE. ^205 iios monnaies de papier commc nos iiionnaies nie- talliques, ellc eut le grand inconvenient d'ajouter a la centralisation incessante de toutes les adminis- trations a Paris, et de rendre moins prompts et moins eclaires les services que les banques depar- lementales rendaienl aux populations au milieu desquclles s'exer^aient leurs fonctions. Augmente de Icurs capitaux, celui de la banquc de France excede un peu cent millions de France. Par suite de la realisation avantageuse, dans dcs temps de prosperile politique, d'une partie consi- derable de ses rentes sur I'etat, son capital primi- tif avait repris la forme metallique. Les depots par- ticuliers, en temps ordinaires, sontassez abondanls pour permeitre au chilFre des billets en circulation d'atteiudre une limite elevee; neanmoins^ les allu- res de la banque ont ete constamment dune pru- dence excessive, qui rassure parfaitement sur la soliditedes creancesquicomposenlsonportefeuille mais qui reduit singulierement les avantages qu'ou a le droit d'attendre du monopolc qui lui est ac- corde. Souvent, au milieu de la tranquillite politi- que et coramerciale la plus grande, le chiffre de ses billets depassait a peine la valeur de ses metaux precieux. Eu juillet 1838, les especes accumulees ' dans ses caves montaient a deux cent trente-trois millions, landis que loutes ses deltes n'arrivaient 266 BANyUE TERRITORIALE IIYPOTHECAIRE. qu'a deux cent quarantc millions. Au lieu d'utr liser son capital comme banque de circulation, c'etait reculer de deux siecles el s'abaisser aux pro- portions miniraes des banques de depots. Ces conditions de prudence auraient ete plus jus- tifiables , si elles avaient garanti la banque do France de tout embarras dans raccomplissenienlde ses fonctions ; il en fut tout autrement. Peu de jours apres le 24 fevricr 1848, I'incertitude de I'a- venir politique faisait presenter sans cesse des bil- lets,, pour les echanger contre de I'argent. La masse des monnaies et de lingots diminuait dans une ra- pide proportion, et Ton n'etait separe du moment oil celte masse serait epuisee, que par le temps in- dispensable aux echanges. Le gouvernement jugea convenable d'arreter ce mouvement. Le remede ap- plique, en 1848 , a Paris, fut le meme que celui employe a Londres , un demi-siecle plus tot : en autorisant la banque a suspendre I'echange de ses billets contre des monnaies , on decrcta le cour& force. Cette mesure insolitc eff'raya la population fran- faise, et, quelques jours apres qu'elle fut adoptee, on vit, dans les echanges volontaires, les billets de banque perdre jusqu'a un vingtieme deleur chiftre, quand on voulait les converlir en argent , et plus dun liuitieme , pour les convertir en or. La rapi- BANgUE TERRITORIALE UYPOTHI&CAIRE. 267 dile de cette depreciation parait surpreiianle, lors- qu'on observe que, le raoindre chiffre de ces l)ilicls etant deux cents francs, ils devaient se Irouver, au rnoins pour la plupart, dans la main de cette par- tie de la population qui est la plus eclairee, el chez laquelle le raisonnenient aurail dii combaltre la terreur panique. Mais , en general, on n'avait ja- mais bien etudie sur quel gage reposait la valeur exprimee par les billets de la banque ; pour le pe- tit nonibre qui connaissait la nature de ce gage , cette masse metallique seniblait aussi propre a al- tirer la tempete populaire que le fluide electrique, et I'on redoutail de la voirs'eparpilieren fragments insaisissables. Bien que ce danger ait ete evite deux fois, on ne doit pas le croire chimerique. On s'en preoccupe avec raison, memechezle peuple on le respect pour la loi a etc le moins ebraule ; derriere I'entable- ment qui surnionte les colonnades de la banque d'Angleterrc , on a eleve depuis peu dcs construc- tions d'une architecture moins elegante , mais mieux calculee pour la siiretc des ricliesses renfer- mees dans cet edifice. Heureusement, en 1848 comme en 1830, le tre- sor de la banque de France a ete respecte ; avec I'ordre , la confiance n'a pas tarde a reparaitre. Quoique la banque ait le droit de rembourser en 268 BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. billets Ics sonimes qu'ori depose chez eJIe en inon- naies , on voit les metaux arriver en abondance dans ses caisses, soit a Paris, soit dans les succiir- sales des dcpartemenls. Le chiirre des monnaies et des lingots deposes s'eleve, a la fin de 1848, a plus de 250 millions. Les billets en circulation nionlent a 400 millions ; et, si Ton ajoute a cette derniere somme celle que la banque doit par ses coraptes avec diverses personncs, on tronve que ses dettes exigibles a Tinstant, represen tent environ le double de la valeur de ses monnaies et de ses lingots. Bien que la loi qui rend obligatoire le cours des billets n'ait point ete revoquee , ils sechangent volontai- rement , presqiie sans perte, contre des especes, quoique le chiffre de leur circulation soit plus eleve qu'a toute autre epoque. Get aper^u des grandes institutions de credit se- rait trop incoinplet, si Ton passait sous silence les nombreux etablissements de ce genre repandus sur le territoire de I'Amerique du Nord. Chez cette jeune nation , les banques onl ete a la fois et le signe, et I'une des causes des progres de la civili- sation. Un coup-d'oeil , jete sur la carte des regions presque desertes du Nouveau-Mondc , suffit pour indiquer certains points que leur situation, au con- lluontde deux ii\ ieres, a renibranclicment dcdeux BANQUE TERRITORIALE UYPOTUECAIKE. 2C9 vallees, a peu de distance de deux lacs, semble ap- peler forcement a devenir des centres importanls de population. Bientot les forets environnantcs disparaissent sous la liache de I'lionnne civilise , et les habitudes, connue les necessiles d'une nouvelle vie, engagent une partie des emigrants a grouper leurs demeures. A peine quelques maisons iiidi- quent-elles la venue d'une de ces villes qui sur- gissent comnie par enchanternent, qu'a cote d'une eglise on voit s'elever une banque et riniprimerie d'un journal. A I'aide de cette institution de credit qui fait circuler les capitaux, avec le secours de la presse periodique qui fait circuler les idees , ces cites iniprovisees , et les vastes provinces dont elles sont les capitales , avancent a pas de geants dans la vie civilisee. Depassant les deux peuples d'ou vient leur ori- gine,laissant derriere eux la prudence hollandaise, et Hienie le genie speculateur des Anglais, les Ame- ricains du Nord, avec toute I'audace de la jeunesso, n'ont point cru qu'un depot de inetaux precieux fut necessaire pour une banque, comnie a Amster- dam; ils n'ont pas cherche, comnie a Londres, a faire profiter ce gage aux besoins de I'Etat : plus lemcraires, ils n'ont exige, pour garantie des bil- lets, que la signature de quelques pariiculiers, qui s'engageaienl a completer, an besoin, des soninics 270 BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. plus ou raoins colossales, donl il suffisait de verser un dixienie pour autoriser la creation d'une banque. A I'aide de ces capitaux faclices , d'immenses travaux s'executerent , des manufactures , des voies de communication, des entreprises commer- ciales gigantesques imprimerent une grande im- pulsion a la prosperite nationale. Pendant quelques annees, les productions inesperees de ces regions encore vierges pour I'agricuhure comme pour I'in- dustrie , semblaient defier rimprevoyancc de ces combinaisons financieres , et Ton vit se jnstifier, dans la pratique, des calculs que la theorie osait a peine recommander ; mais bientot une secousse violente ebranla ce leger edifice, et ses mines cou vrirent la surface de I'Union. A I'aide de ces illu- sions, la richesse nationale s'est augmentee, il est vrai ; mais elle a ecrase, dans sa course, une foule d'interets prives. Les bouleversementsqu'eprouvaient les fortunes particulieres, aux Etats-Unis, engagerent a modi- fier ce systeme des banques, mais tel qu'on le pra- tique encore aujourd'hui, il ne s'accorderait point avec nos moeurs , surtout avec notre bonne foi et notre respect pour remplir nos engagements. Ces sentiments, dont la France s'honorera toujours, lui font repousser ces resiiltats brillants d'lin cynisme BANQUE TERRirORIALE UYFOTH^CAIRE. 271 commercial qu'elle ne parlagera jamais. Si nous avons compris les banques americainos dans le cercle de nos invesligations, ce n'est point pour les glorifier , raais bien plulot pour signaler les fu- nestes resultats qui sont les consequences natu- relles de rexageration des inventions les plus utiles. En resumant ce que I'experience nous apprend sur les banques de depots et sur les banques de circulation, on voit que la mine des premieres est arrivee partoul a la suite du detournement partiel ou total des metaux precieux , sur qui repose la valeur des billets, et que, pour les secondes, celte masse metallique est presque aussi inbabile a as- surer , dans tons les temps , leurs fonctions, soil qu'on la conserve dans Tinaction , comme a Paris, soit qu'on cherche, dans I'interet de I'etat, a I'uti- liser temporairement , comme a Londres. En pre- sence de lels faits , on se demande comment des economistes celebres, comme ,I.-B. Say, out voulu etablir en principe que, si les billets petivent rem- placer les metaux precieux , les metaux precieux peuvent seuls remplacer les billets. Cependant, ce principe et celui du remboursc- ment sponlanc, paraissent si inseparables de I'exis- tence d'une monnaie de papier, que, pour de nou- vellcs fractions de ces billots , qui ont ete crees 272 BANQUE TERRITORtAI.E HYP0T1I^;(;AIRE. pendant le cours force, on ii era devoir eonserver la fornuile du payemenJ a vue el en especes, alors qne la premiere parlie de cet engagemenl etail aussi pen realisable que la seconde. Le temps semble venu de renonccr ouvertcment a ces illusions, en donnant a la monnaie de papier un gage nouveau , imperissable , inamovible, ra- chetant avec avantage, par sa solidite, (Ct appal mensonger de conversion immediate en monnaics metalliques. Sorlanl alors du repos sterile auquel on la condamne , line parlie considerable dcs nie- taux precieux que la France possedc sera dispo- nible pour d'aulres emplois; la valeur du billet de banque devenant assuree dans loules les phases de notre vie politique et commerciale , on pourra en augmenter le nombre pour nos echanges inle- rieurs, en consacrant plus specialement For et I'ar- genl a des ornements ou a nos rapports comnier- ciaux avec les nations etrangeres , qui n'admet- traient pas nos signes conventionnels des valeiirs. L'utilitc de diminuer aulant que possible la masse des nietaux precieux, employee comme in- termediaire des echanges, n'avait point echappe a Adam Smith , et, pour la demonlrer, il se servil d'une comparaison assez curieusc entre les routes et les monnaies. II filremarquer que les routes, oc- cupant une parlie de la surface du territoire bri- BANQUE TERKITORIALE UYPOTH^CAIRE. 273 tannique, ses produits agricoles en etaient diiiii- iiues, et que si Ton irouvait moyen de tracer, dans Fair , des voies de conimunicalion, qui ne coute- raient rien, le sol occupe par les routes serait aus- sitot utilise parragriculture,au profit dela richesse nationale. En remplacant les nietaux precieux , les nionnaies, par des billets qui necoutent presque rien, on arrive, d'apres I'auteur de la Richesse des nations, a un resultat analogue. Depuis lors , I'avantage de cette substitution s'csl beaucoup augmente, par I'exces de la produc- tion de Tor etde I'argent, comparee a leur consoin- mation. L'intensite de cette production s'accroit a cliaque instant , et la valeur echangeable de ces metaux doit necessairemenl conlinuer a en etre afFectee. Cette consideration est d'un grand poids pour chercher a inlroduire , dans nos transactions inte- rieures, un signe de la valeur en tierement indepen- dant de I'ex traction plus ou nioins grande des me- taux precieux. Le sol raenie de la France senible reiuplir avec avantage les coiidi lions principalcs du gage d'une luonnaie de convention. L'enjploi d'une partie de notre territoire, pour diminuer la quantite de nos nionnaies nietalliques, ne creerait vcrilablement aucunc valeur dans la somnie de nos richesses nalionales; maiscc serait une deponse de Tome I!. 18' 1271 BA^QUE TERRITORIALE HYPOTHECAIRE. luoins, exprimee par I'inlcrct annuel ilc Tor el de I'argent disponibles pour d'autres usages; ce serait aussi une pcrle de moins a supporter dans la de- precialion progressive de Tor el de i'argent, em- ployes coninie monuaies. La creation d'une banque hypolhecairc tcrrito- riale fournirait le inoyen de realiser ces deux re- sultats iraporiants ; elle en presenterait niemc un Iroisieme qui le serait encore davantage. En pro- curant a I'agricullure des capitaux , a un taux moins onereux que par Ic passe, cet elablissemenl permetlrait de fertiliser davantage une grande par- tie du terriloire frangais , et de suivre, dans noire production agricole, la proportion croissanle de la population. SECONDK PARTIE. Lapossibilile de substituer avantageusement la monnaie de papier a une parlie de la monnaie metallique d'un ctat a ele suffisamment prouvee par nos considerations generales sur ces deux es- peces de signes representatifs des valeurs. La convenance et les proportions de celle subs- titution, dans noire pays, dependent de la quantite d'oret d'argenl existants dans le monde en gene- ral, et en France en parliculier ; mais cette evalua- BANQUE TERRITORIAL!-: in I'OTU^CAIRE. 275 tion actuelle des metaux precieiix ne presente qu'nn des elements de la discussion : il faut neces- sairement tenir compte de la production el de la consommation acluelles, il faut menie evaluer leurs chances de variations dans I'avenir. L'or et I'argenl jouent un role si eminent dans les fonclions du corps social , que les ecrivains de tons les temps en ont parle plus que des autres metaux : aussi, en commenlant divers passages des auteurs les plus anciens, on a cherche a evaluer la quantite de metaux precieux possedee par difFe- rents peuples, a certaines epoques de I'histoireuni- verselle. Pour enlever a Tor et a I'argent le carac- tere complet de la richesse , dont ils ne sont que les representants, les economistes, dans un temps plus rapproche de nous, ont ete forces d'etudier, pendant plusieurs periodes , la valeur relative de ces metaux avec d'autres valeurs, et ces comparai- sons ont fourni des notions plus ou moins exactes surleur quantite. Bien que, depuis un siecle, il ait ete immenseraent ecril sur ces questions, quelques points seulement ont ete eclaircis : le doute existe encore sur la quantite totale d'or et d'argent dans la main des hommes , sur la proportion que ces deux metaux gardent entr'eux , et sur la part de cetle quaiilile employee comme monnaie. Tant que durera I'obscurite qui regne encore pour nous 276 BANQl'E THRBITORIALE UVrOTlI^CAIRn . sur la Chine et plusieurs nations de I'Asic, loule evaluation universelle est difficile a tenter; et, si Ton ne veut pas donner (rop de place a de pures hypotheses , on est force de la restreindre a ccr- taines parties du globe : en bornant nieme ces eva- luations aux peuples les plus avances en civilisa- tion, les plus riches en docunjeuts statisti([ues, on sent faiblir son courage devant le caractere d'in- certitude qui serevele a un si haut degre, dans tons les erremenls qn'il faul suivre, pour arriver a la solution de ce problenie ; neanmoins , dcpuis les revolutions survenues chez les peuples de I'Aiiie- rique espagnole et portugaise , on pent evaluer la production avec plus de precision , tandis qu'au milieu d'une longue paix europeenne, on peut re- cueillir des renseignements plus certains sur la consommation. Sans pretendre fixer le degre de confiance qii'on doit ajouter a ccs evaluations generalos dans les temps anciens et modernes , je citerai quelques- uns des chift'res indiques par un ecrivain anglais, M. William Jacob, qui a reussi, mieux que per • Sonne, a grouper toutes ces rccherches. 11 evalue la totalite du numeraire existanl dans I'Empire romain , sous Auguste, a environ huit milliards de Tiotre monnaie. En admettanl que, dans ce temps, la diminution de poids, occasionnec par la circu- BASQUE TERRITORIALE UYPOTH^CAIRE. 277 lalion, fut telle, que la totalite d'une piece dc luon- naie ful completement usee en 360 ans, et en tenant coinpte des soinmes d'or et d'argent tirees des mi- nes, a celte epoqiie de decadence, il calcule que le numeraire des pays qui avaient ete soumis a I'Em- pire remain se Irouvaii reduil a moins d'un mil- liard de francs, au connnencement du IX" siede. Apartir de cetle dalc,rintrepiditederinvestigateur cede devant la rarete des documents, et il est force d'abandonnerle fil conducteur a I'aide duquel il a traverse les huit premiers siecles de I'ere clire- lienne : sans pouvoir fournir aucune preuve , il suppose que , pendant les huit cents ans qui ont precede la decouverlede rAmerique, les produits des mines ne faisaient que compenser la consom- mation occasionnee par le frottemenl ou par d'au- ires causes de perle : pendant le XVT siecle , il ajoute le produit des mines, il deduil la deteriora- tion des monnaies, la consommation pour d'autres usages, les exportations pour les contrees de I'Asie non comprises dans ses calculs, el il trouve que , vers 1600, le numeraire devait arrivera trois mil- liards et an quart. En continuant a suivre le meme mode d'appreciation , il indique sepl milliards ct demi pour 1700, ol enfin neuf milliards et demi pour 1809. Le mouvemcnt ascensionnel s'arrete a cette- 278 BA^yUE territoriale hypoth^caire. dale : Ics troubles qui precedent rindependance des colonies espagnoles diminuant les produils des mines, I'eniploi des metaux precieux pour d'aulres usages que les nionnaics, et TexporlaUon pour I'Asie continuant a absorber des quantites considerables, la production n'egale meme plus la consommalion ; enfin pour 1829, terme extreme d'nne periode de vingt annees qui termine les tra- vaux de M. Jacob, Ic numeraire circulanl dans le monde, sauf I'Asie orientale, est evalue a un pen moins de huit milliards de francs. II est pcrmis de supposer que les resultats aux- quels est arrive M. Jacob, pour cette dernicrc periode de son travail, ne sont pas entierement exacts, et une trreur, si elle existe, est Ires-excu- sable au milieu du bouleversement politique des contrees qui,depuis trois siecles,conlribuaient pres- que seules a la production des metaux precieux : elle ne fiit pas, je pense, aussi reslreinte qu'on I'a supposce, senlement la confusion survenue dans les documenls officiels du gouvernement espagnol, a trouble momentanement la source principale a laquelleonl puise les auteurs qui ont traitece sujet. Maintenant ces nouveaux etals, quoiquc toujours agites, ont reprisassezde tranquillile pourselivror de nouveau, meme avec plus de succes, a Icur prin- cipale Industrie natiirelle ; aussi, le doute stir la BANQUE TERBITORIALE nvPOTUl^lOAlKE. 279 periodc de 1809 a 1829 devicnl asscz indillercnl en presence de la production acluellc el dc son accroisseinent probable dans I'avenir. L'etude des mines siluees sur le lerritoire de la Rcpublique mexicaine , qui a absorbe plusieurs anneesde nia vie, m'avait inspire, je dirai presque forcemenl;, le desir de joindre a mes recherches celles qui avaient pu se fliire recemmenl sur d'au- Ires points du globe, afin de presenter pour la pro- duction generale en 1842, la nieme imitation de cette partie des travaux de M. de Humboldt, que j'avais essaye de realiser pour la Nouvelle-Espagnc. A I'epoque ou mon travail se terminait, ce pays fournissail plus de la moilie de la production to- tale du Nouveau-Mondc ; des-lors, mes cliiffres avaient (me large part dans cetle evaluation gene- rale ; mais la situation des mines de I'Ameriquc meridionale proprcment dite, me semblait alors trop imparfaitement tracee, pour placer a cote de mes resullals h pen pres certains pour le Mexique, des renseignements douteux sur des regions me- talliferes que je n'avais point visilees. Des details prccieux fournis surles mines duCbili par un ingenieur fran^ais , M. Domeiko, et quel- ques tableaux sur la fabrication annuelle de divers hotels des monnaies de I'Amcrique du sud, out renfernH' depuis lors , dans un cercic beaucoup 280 ItA^yUE TERRITORIALE HVPOTHECAIRE , plus ctroit, les chances d'erreurs qu'oftrait cello evaluation. A la fin de 1846, elle a ele tcniee non- seulemenl pour une hemisphere, niais pour Ic rnonde entier, par un de nos economistes les plus eclaires, qui joint a ses connaissances speciales daiis I'art des mines le rare talent de rendre al- trayantes les questions scientifiques les plus ari- des. M. Michel Chevalier a divise en deux sections le travail qu'il a public sur ce sujet ; la premiere a ele consacree a TAmcrique, la seconde a noire hemisphere; dans celle-ci, des chiffres tres-pro- blematiques relativement a la Chine, au Japon , a I'Archipel de la Sonde, sont devenus indispcnsables pour ce calcul universel : j'avouerai qu'ils me sem- blent si incertains, que je prefere rester dans les limites deja bien assez etenducs, que Jacob a fixees a la plupart de ses tableaux, qui ne comprennenl pas I'Asie-Orientale. Le total de la production unnuelle de TAmeri- que, en or el en argent, est evalue par M. Michel Chevalier a 188 millions : dans ce chifFre se irou- vent ceux que j'ai indiques pour le Mexique en 1842, mais depuis lors le resultat des mines de ce paj's a ele en augmcntant, et je crois ne rien exa- gerer en porlant la production annuelle de I'Ame- rique en nombres ronds a 200 millions. Ccltc augmenlation est amplement justifiee par celie qui BANQUE TERRITORIALE HYPOTHECAIRE. 28 ( s'esi realisee dernierenicnt i\ Guanaxiialo seule- luent. La Russie asiatiqae, a I'epoque a laquelle Pallas la parcourait , n'indiquait, pour I'exlraction de Tor, que dcs travaux fort ancicns, sources proba- bles de ces richesses qu'Herodolc signale dans Ic pays des Scythes, et dans des deserts situes au nord de la Bactrianne. Les cbaines de I'Oural et de I'Al- ta'i, qui repondent assez bien aux indications d'He- rodole, et des auteurs moins ancicns, ont donne lieu, depuis vingt ans,a des travaux considerables pour obtenir Tor. Quoique, sur quelques points de I'Altai, on rencontre dans du minerai de plomb des quant ites suffisantes d'argcnt pour niotiver une exploitation fructueuse, cependant la somrae qu'on en retire jusqu'a present ne represente qu'environ le dixieme de celle de Tor. Ce metal se trouve dans des sables qu'il suffit de laver pour en separer les parties nietalliques : cette operation a si bien reus- si que , malgre le manque de bras dans ces vastes solitudes, on evalue pour 1846 la production to- tale de la Russie a 100 millions de francs. L'Europe, dans les temps anciens, contribuait dans une large proportion a la quanlite d'or, sur- lout a la quantite d'argent qui circulaient dans I'ancien inonde. Apres la decouverte de I'Ameri- que, depnis les travaux metallurgiques cntrepris *282 HANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. receiiiment dans I'Asic-Boreale, la production eu- ropeenne a perdude son imporlancerelalive,bien que les progres de la cliimie lui aicnt permis de s'aiig- nicnler. Ces progres on I ete bien sensibles depiiis (rente ans , surtout pour cettc partie finale de la metallurgie, dans laquelle on isole les uns des au- tres les nietaux, deja separes des niatieres pier- reuses qui les acconipagnent dans la nature. Des parties peu considerables d'argentallieauplomb, des fractions encore plus minimes d'or allie aTargenl, elaient abandonnees dans ces alliages, et quoique constalees dans les laboraloires, ces valeurs res- taient sourdes a la voix de I'industrie. Sous le point de vue de I'economie ct de I'exac- lilude, les raoyens usites pour separer Tor de I'ar- gent par voie humide onl re^u en France un grand perfcctionncnient, tandis qu'en Anglelerre les pro- cedes de voie seche, pour isoler Targent contcnu dans le plorab, sont devenus nioins couteux, el se sont enrichis d'une decouvcrte importante. En oxidant le ploinb, on isole I'argent par la coupellation : ce procede est fort ancien : on Irouve dans I'Ecriture-Sainte, 900 ans avant Jesus-Christ , quelques passages qui le font rcconnaitrc; on le voit indique plus distinctenient par IMine, Slrabon, Diodore, cnfin il est exactement decrit dans Gebcr, chiniiste arabe,dont les manuscrits, dates de la fin BANQUE TEllRITORIALE HYPOTHECAIRE. 283 du huitieme sieclc, sonl conserves au Vatican ; c'est cetta operation qui a subi, dans son coiil, nnc modification importantedepuisquelquesannecs.Au lieu de mainleniren fusion pendant plusieurs jours toute une masse de plomb argenlifere, on a dimi- nue I'eraploi du combustible, en operant sur des fractions de cette masse, presentees sur plus de surface et moins de profondcur a Taction oxige- nante de I'air. L'incertitude qui regne encore sur les lois qui regissent le refroidissement des metaux, n'a pas empecbe d'utiliser industriellenient un des pbeno- menes de liquation. L'on a observe que dans le refroidissement lent d'un bain de plomb argenli- fere, I'argent egalement reparti dans la masse, ne tardait pas a se separer fort inegalement enire la partie qui cristallisait la premiere par refroidisse- ment, et celle qui conservait plus longlemps I'etat liquide. En separant les crislaux de plomb a me- sure qu'ils se forment^ on a pu concenlrer la plus grande quanlite d'argent dans une masse de plomb beaucoup moindre, qui est soumise seule a la cou- pellation. Ces nouveaux procedes out permis aux mines dc plomb dc la Grande-Bretagne, d'ajouler a la cir- culation uii poids d'argent considerable : leur eco- nomic engage a conduire en Anglcterro les plombs 284 BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. riches on argent que I'Espagne, apres avoir perdu rAineriqne, s'occupe a tirer de ses mines. Lcs gilcs metalliferes de la peninsule iberique ont fourni successivemenl, a plusieurs siecles de distance, de grandes richesses aux races varices de I'espece hu- niuine qui I'onl liabitee. Les Pheniciens d'abord, lcs Carthaginois, les Remains ensnile tiraienl beau- coup d'argent du sud de I'Espagne : les Maures, a une epoque plus voisine de nous^ ont fouillc aussi les montagnes de la Sierra-Nevada et du royaume de Valence, qui sont attaquees avec succes de nos jours. D'apres les renseignements fournis recem- menl par divers ingenieurs francais (1) sur les mines de I'Espagne, d'apres ceux que j'ai recueil- lis moi-merae en Angleterre, I'argent obtenu dans ces deux pays me parait devoir representer au moins 25 millions. Les mines de la Hongrie, de la Saxe, du Harlz, qui formaient pendant le moyen-age la principalc ressource, pour nculraliser la destruction conslante des monnaies, sont toujours comptees au nombre des giles metalliferes exploites; mais leur produit annuel ayant perdu de son importance, on pent exprimer avec exactitude celui de toute I'Allema- gne, en lo porlant a 20 millions. (0 MM. Le Play, Paillette, Sauvnge, Pemolel. BANQUE TERRITORIALE HVPOTUtCAIUE. 285 Le resle tie I'Europe donne des chillies bien moindres, el qui, par cela mcme, n'onl pas etc delermines avcc soin. La France avail dans les Vosges un giseuienl d'argenl digne d'altenlion , mais abandonne awjourd'hui. L'exploilalion de celui de Poullaouen, qui offre des mineraux ana- logues a ceax des parlies baules des filons niexi- cains, el celle des galenes argentiferes de Ville- fort el de Pongibuud, donnenl a peine un million de francs pour loul noire icrriloire europeen. La Suede el I'ltalie livrent aussi quelque pen d'or ct d'argenl a la circulation, el donl la vnleur est egale peut-elre, a ce que produil la France. La reunion du produil de ces elals etde quelques autres donne un surplus de cinq millions, en y comprenanl Tar- gent qui aboulil a la monnaie de Constantinople, el que, par ce motif, je crois devoir compler ici, bien qu'il sorte de mines siluees dans les provinces asialiques de I'Empire ottoman ; on irouve alors que la production annuelle de I'Europe n'est pas inferieure a 50 millions. Les monuments ecrits les plus anciens que nous connaissons, les saintes Ecrilures nous montreni I'Afrique comme la terre de I'or par excellence ; mais aujourd'bui il en sort pen de celle partic du monde. Je crois un pen irop eleve le cbifFre dc 14 millions, altrihuc a celle provenance par M. Che- 286 IIAXQUE TERBITORIAI.E HYPOTIltCAIRE. valier. L'or enlre pour pen do chose acluellenieni dans les eclianges commerciaux de la cole orien- talc de I'Afrique, et celui qui s'exporle par la c6le occidentale ne representait que cinq a six millions, lorsque, pendant les guerres luaritinjes du com- mencement de ce siecle, ce commerce etait prcsque entierement dans les mains de la Compagnie afri- caine, etablie a Londres. Comme I'argenl n'a ja- mais ete rencontre avec abondance sur ce vaste continent, je prcndrai Ic chiffre de dix millions pour celui de la production annuelle de I'Afrique pour les deux metanx reunis. Ces diverses grandes divisions des pays produc- teurs dor et d'argent, nous donnent annuellenienl 500 millions pour rAmeriqiie, 100 » pour I'Asie boreale, 50 n pourrEurope,eny comprenant rcm})irc ottoman, 10 » pour I'Afrique, en tout 360 millionS;,pour cette parlie de noire globe, dont M. Jacob evalnait la production annuelle de 1809 a 1829, a cent trente millions de noire mon- naie. C'est qu'alors la Russie avail a peine com- mence a produire l'or, et que les mines d'Ameri- que etaient momenlanemenl abandonnees. Les Irois cin({uiemes de la somme que je viens d'indiquor ne laissenl aucun doule, parce qu'ils BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. 287 correspondenl aux produclions de la Riissic, dii Mcxiqiie, du Chili, qui sont exaclement connues ; pour les autres deux cinquiemes la certilnde est moins grande il est vrai; mais les chances d'erreurs sont egales dans les deux sens, et a cinq ou dix millions pres, on pent admeltre sans crainle et pour 1857, ce chifFre de 360 millions que M. Thiers a rcduit a 200 dans son discours a rAssemblec nationale, le 10 octobre 18A8. Au surplus en con- sultant le tableau general de M. Chevalier, que jc reproduis dans une note au bas de ces lignes (IJ, (0 Tableau de la production des nictnux prrcieux, d'apres M. Michel Chevalier (iS/ifi'). Elats-Unis, fi, 199,001) tr. Mexique, 96,977,000 Nouvelle Grenade 18,148,000 Perou, 27,385,000 Bolivie, i3,oS3,ooo Bresil, 3,fiio,ooo Chili, r 1, 146,000 nivers, 6,162,000 187,910,000 proiliu-lioii de PAniei i(|iic, 3r,r45,ooo « de I'l'inope, 82,324,000 " de la liiissie, 13,778,000 .1 de rAfricpic 7,888,000 •' divi'is. 323,045,000 16,189,000 « Archipcl de la Sondi 27,942,000 « Chine et Japoii, 567, t 76,000 Hrvuc de.t dcKX Moiidcs. avril 1S47. 288 BANQUE TERRITOKIALE HYPOTUECAIRE. onpourra se convaincreque la difference qui exisie entre ses resullats el les miens s'expliquc par les augmentations que j'ai indiquees, el je (crminerai ici iiies remarques sur la production des metaux precieux, pour parler de leur emploi. Les quanliles d'or et d'argenl absorbees pour les divers objels de luxe, pour I'usure des monnaies par le frotiement, et que Ton designe sous le nom de frai, enfin la somme que le commerce de I'Asie orientale, enleve chaque annee a la masse des mon- naies da reste du monde , out ete examinees par M. Jacob avec un soin particulier; cette partie de ses evalualions merile d'autant plus de confiance, que le rayon dans lequel ces dernieres recherchcs devaient se pratiquer, s'ecartail nioins du point ou s'etait place I'observaleur. La valeur considerable employee en objets de luxe chaque annee^ etonne lorsqu'on I'entend ex- primer pour la premiere fois. Sans pouvoir etre taxe d'exageration , et en presenlanl les bases de ses calculs, M. Jacob la croyait egale a 140 millions de francs. L'aisance generale de lous les peuples ayant continue a s'augmenter, j'eleverai ce chift'rc a 150 millions, et si je m'arrele la, c'est que je ne pense pas, comine I'auteur que j'ai cile, qu'un cen- lieme seulemenl de cet emploi annuel, soit fourni par des bijoux ctde I'argenterie rcfondus; cette pro- BASQUE TERRITOKIALE IIVPO'I HECAIKE. 289 portion pent iie pas ^trc plus forte en Angleterre, inais en France elle Test bien da\ anlage. Un grand nombre d'experiences ont eld failes pour determiner la proportion du frai, et le choix des alliages qui peuvent le diminuer. L'or et I'ar- gent s'useraient beaucoup plus a I'etat de purete, que lorsqu'ils sont allies au cuivre; mais les An- glais pretendent que leur alliage monetaire, de onze parties d'or pour une partie de cuivre, resiste adeux au frottenient que Jes monnaies francaises et espagnoles qui renferment sensiblement une partie de cuivre pour neuf parties d'or ou d'ar- gent (1). Je crois qu'en considerant la nature des alliages qui circulent dans le nionde, on peut, sans crainle d'erreur importante, compter I'usure moyenne des nionnaies actuelles a 2 milliemes, soil 1/5 pour cent de leur poids total, pour chaque annee de circulation. En comptant pour 10 mil- liards, le total du numeraire, le frai detruit vingt millions par an. Le commerce de I'Asie orientale, celui de la Chine surtout, absorbent une large part de la production des melaux precieux. Habitue depuis une longue (0 D'apres des documents officiels, les monnaies anglaises perdent chaque anuee par le frai, g^^ pour les especes d'or, -j^ pour celles de d'argent. La commission des monnaies de France a fait, en iS.'jo, un grand travail sur ce sujet qui n'cst point encor puMIc, mais dont le resullat, quclqu'il soit, ne peut fairc varier considerahlenieni uos calculs definitifii, Tom. II. 49* 290 IIANOUK TEKKITOKIALK UVPOTHI-0AIHK. snile de siecles a un isolement presqiie coiriplet, Tempire chinois, civilise tlepuis loiigteinps, a pa suffire par lui-ineme a tons ses besoins. Le coni- inerce elranger, permis sur un seul point du terri- toire, n'a rien change aux nioeurs de ses peuples, et pour oblenir le ihc et la soie, productions de ces conlrees, on a du y porter des melaux precieux : c'est pour en diminuer la quantite que les Anglais recourant a la force out oblige le gouvernenient chinois a lolerer le connuerce de I'opiuiu qu'il in- lerdisait dans un but a la fois moral el hygienique. M. Jacob a evalue a 50 millions la somme de nu- meraire absorbee chaque annee par la Chine, mais depuls vingt ans cette somme a diminueparce qu'on a commence a admettre en Chine, outre I'opium, des marchandises europeenncs en grande quantite. La valeur de Tor, comparee a celle de I'argent, est restee pendant longtemps dans ces con- trees, dans une proportion analogue a ce qu'elle ctait en Europe avant le XVT siecle, c'est-a-dire de douze pour un : aussi y a-t-on porte seulement del'argeni : on en a meme porte pour une valeur superieure a celle des marchandises qu'on voulait acheler, et on I'a echange contre de i'or qu'on a rapporte en Europe. Ces causes doivent fairc reduire a (rente millions parannee, I'absorptiondesmetaux precieux par I'Asie orientale. HVISQIIE TEKKITOKIALIi HVPOTUECAIKE. 291 Ell reunissant ces divers eitiplois de Tor el de I'argent, nous trouvons qu'il faul chaque annee : 150 millions pour les objets de luxe; 20 « pour la deterioration des nionnaics; 10 » pour les naufrages; 30 ." pour le commerce de I'Asie orientaie. en loul 210 millions a deduire de 360 millions, chif- fre auquel nous sommes arrives pour la production. Si ces bases sont admises, ia masse du numeraire s'augmentcrait cbaque annee de 150 millions. Laissant de cote, pour le moment, loute consi- deration sur la variation probable, on peut dire certaine, de la production universelle, nous cher- cherons le chifFre du numeraire en France : on ne tardera pas a elre convaincu, que sans etre aussi hypolhetique que revaluation generale, cette re- cherche ne manque pas de difRciiltes. Un des moyens les plus surs pour connaitre le numeraire circulant chezune nation, c'est la refonte de ses monnaies. Uno serablable operation se com- men9a en France en 1726 et dura quelques annees. Les especes frappees avec de nouveaux coins s'ele- verent a J ,200 millions de livres tournois. Ce ren- seignement se trouve dans une lettre de Turgot, qui en renfcrme uu second qui nest pas moins 292 BANQVE TERRITORIALE UYPOTII^CAIRE. inleressant ; c'est le chiff'rc dc I'inip^t : on 17^j9, il y a preciseinenl un siecle, il luontait a 300 mil- lions, au quart du numeraire en circulation. L'adoption du systeme decimal a motive, a une epoque plus rapprocliee de nous, la rcfonte de nos monnaies : elle ne s'est operee que lentenient, et ce n'est qu'il y a peu de temps, que les pieces de 15 et 30 sols out ele retirees de la circulation. En relevant dans les hotels des monnaies de France, les quantites de pieces frappees d'apres ces nouvelles divisions, en ajoutant ou retranchant leresullatdcs especes sorties et rentrees en France, depuis le commencement de la refonle, on croirait trouver le chiffre demande, mallieureusement cede route naturelle ne conduirait qu'a des erreurs. Un emploi considerable d'or et d'argentse trouve cliaquc annee dans la fabrication des bijoux, de I'argenterie : ce ne sonl pas seulement les melaux in)portes chaque annee de I'etranger qui servent a cette fal)rication, souvent on detruit des monnaies pour fabriquer ces objels de luxe. Ce serai t deja une source d'erreurs, mais il en est une plus im- portante , dans les progres successifs en France, depuis un demi-siecle , de cclte parlie de ia rae- tallurgie , connue sous le nom de I'art de faffi- nage, et qui sert a separer Tor de I'argent. Vin procede nouveau , substitue a celui qu'on BAiNQUE TERRITORIALE UYPOTHliCAlHE. 293 employait parloiit depuisplusieurssiecles, a permis de diininuer le coiil el la duree de celte operation : peu a peu on en a encore reduit la depense : ensuite on a reussia rendre nullela perte quiresultaitdela volatilite de I'argent lorsqu'on le fail passer a I'etat liqiiide : enfin un cbangement dans I'appreciation du litre denos monnaies d'argent,devennou repute ne- cessaire par suite d'une decouverle scienlifique, est venu sejoindre a loutesces causes qui on I permis de reclierclierdes faiblesproportions d'or dans les allia- ges d'argenl et d'or. Ces perfeclionnen)enls ne se sont point oblenus d'une seule fois : des fractions dor sans valeur industrielleen 1800, en onteuen 1820: celles qu'on negligeail encore en 1820, sont deve- nues ulilisables apres cette epoque; depuis 1830, on est encore alle plus a van I dans le sens de la per- fection, et les affineurs ont resolu des problenies industriels dont la solution paraissait impraticable. 11 en est resulte que, a deux ou (rois epoques, unc grande partie des monnaies deci males a ete teni- porairementdeiruite pour reprendrequelques jours apres leur forme, apres avoir abandonne quelques parlicules d'or qui valaient un peu plus que le coul dc ces mctamorpboses. Des lors le travail des hotels des monnaies ne pent servir d'indicateur pour le cLifFre de la circulation. C'cst la perfection extreme a laquelle I'arl dc I'affineur a ele porlc en 294 nA^QllE TEBRITOKIALE HYPOTHEOAIKK . France qui est la cause de I'arrivee conslante des metaux precieux sur noire lerritoire : des delails siir la marche progressive de cette induslrie ne peu- ^ (III Iron verleur place danslesli mi lesdecememoire, je dois me borner a on indiquer le resullat; nous verrons plus loin que ces progres de la melallurgie en France cxercenl line grande influence sur la route que suit une partie considerable des raetaux pre- cieux, aussilot apres leur extraction. Apres de tclles indications, on voit que les quantites d'or et d'argent frappees dans les hotels des monnaies, ne peuvent plus suffire pour donner la mesure du nu- meraire circulant en France : il faut la cherclier par d'autres nioycns. Nous avons vu qu'cn 1749, Turgot ovaluait a 1,200 millions le total des monnaies fran(,'.aises. Quarante ans plus tard, Necker prelendait que nos especes metalliques s'elevaient a deux milliards et un quart : en 1803, Gerboux les reduisait a 1850 millions. En 18J3, le due de Gaete calcule a trois milliards et demi le numeraire de lout I'empire frangais; mais noire lerritoire etail bien plus grand. M. de Humboldt qui s'est occupe de ces questions, avec la perspicacite el le zele qu'il apporte dans tous ses travaux, ditque le numeraire de I'ancicnne France devailse compter pour deux milliards quatrc cents millions; enfin^ M. Jacob quo jai doja cite HANQUE TERUlTaRIALE HVPOTHECAIRE. 205 souvenl, el qui ecrivuitenl829,eslimelesnionnaies fran^aises a deux milliards et dcmi. Bicn que quel- ques economistes aienl parle de chifFres beaucouj) plus eleves, je prendrai revaluation de M. Jacob : elle esi sensiblemenl le double de celle faile par Turj^ot, mnis le grand developpemenl que prirent les mines du Mexique a la fin du siecle dernier, juslifient largement cette augmentation de la quan- (ite d'argent circulant en France, apres un espace de qualre vingis ans. II nous sera plus facile de connaitre la part que la France a prise a I'augmentation du produit des mines pendant les dernieres annees. L'adminislra- tion des douanes vient de publier le tableau decen- nal du commerce de la France avec ses colonies et I'etranger. Les deux tableaux reunis comprennent les vingt annees ecoulees de 1827 a 1846 : ils don- nent I'importation et I'exportalion de I'or et de I'argent : en deduisant la seconde de la premiere, on trouve que pendant cette periode seulcment, la quantite d'or et d'argent deposee en France par le commerce, s'eleve a deux milliards soixante quatre millions. Sommeenorme, qui surprendrapeul-etre, mais sur laquelle aucun doute important ne saurail se soulever, en presence derenseignementsofficiels, d'aulantplus dignes de foi qu'aucun inleret prive n'a pu les fausscr en France cjimmc dans d'aulres 296 IIANQUE TERRITOKIALE HVPOTHIiCAIKE. etatSjOU les droits du fisc engagent a troniper I'ad- minislralion (1). La commune annuelle de cet exces des importa- lions sur les exportalions est de 103 millions : si nous deduisons la consommalion de la France en bijoux, argenterie, ornements, que nous devons cvaluer au plus a Irentc Irois millions par annec, nous trouvons que dans chacune des annees de cette double periode decennale, le numeraire de la France s'est accru de soixante et dix millions. Tout doit faire croire que cette proportion ne doit avoir que faiblement varie pendant les annees 1847 el 18^8 : alors le chiffre du numeraire de la France se composerait de 2,500,000,000 existant en 1829; 1,400,000,000 acquis depuis vingt ans. en lout 3,900,000,000 pour 18^9. All lieu de cette somme, M. Thiers a annonce, dans la seance de Tassemblee nationale du 10 octo- bre 18^8 que le numeraire circulant en France (i) Resume des tableaux du commerce de la France avec ses colonie.9 t'l avec les puissances elrangeres, de 189.7 a 1S46. Importations. ?'■' . , n?«'Sf'^»^ ''■ I 3,5o»,, 63,558 Argent, 3,048, 558, 38o, ) > . , Kxportations. O A I <)., 408,548,6:7 fr. j ,,,39,.64,.5: Argent, 940,7 1 .),4()0 ^ , ^ j. t. , Exri's des Inipbrlatioin en vingt ans, 2,004,899,421 BANQUE TERRlTORtALE UVPOTH^CArRE. 297 n'arrivail qu'a deux milliards. Apres les documenls que je viens de fournir, je crois surperflu de disculer cette assertion, jepasserai a quelques reflexions que sugerent les tableaux de radrainistration des doua- nes : en les etudiant on voit que pour plus de 3 mil- liards d'argent arrive en France, il n'cst entre que 455 millions d'or. II est sorti 500 millions de ce metal et seulement 900 millions d'argent. Ces chiffres s'expliquent a la fois, par la route que suivent les produits des mines de I'Amerique et de I'Asie Loreale, pour arriver a la circulation europeenne;, par notre superiorilc dans I'art de I'af- finage, et dans celui du monnajage, enfin par la valeur relative etablie par le gouvernementfrangais entre Tor et I'argent (1), (i) Les sept huitiemes du pioduit antuiel des mines d'Anierique se composent d'argent, renfermaiU une proportion d'or plus ou nioins mi- niitie. Une grande partie de cet argent est soumis au depart, dans les pays ^'^ 318 BANQUB TERRITORIALE HYPOTUifeCAlRE. creance hypothecaire s'eteint d'elle-menie en 50 ans, par Taccumulation des inlerets de cet amor- tisseraent. En. Silesie et dans le VVurteuiberg, on voit que ces associations cherchent des especes , pour les preter sur hypotheque aux proprielaires du sol; en Gallicie, roperalion s'est encore simplifiee. La societe, qui s'est forraee en 1843;, dans cette pro- vince autrichienne, ne cherche point de I'argent pour secourir les proprielaires necessiteux ; elle leur delivre simplement des titres, qui varient de- puis 100 jusqu'a 10,000 florins d'Autriche, por- tant interet a 4 p °l^ I'an. Ces titres, appeles lettres de gage, elablissent qu'unc hypotheque incontes- table a ete prise au profit de I'association, pour le chifFre exprime , el qu'elle en payera chaque six mois I'interet. L'amortissenient annuel est fixe alp °/„ : avec les fonds qu'il fournit, on opere le remboursement d'une partie de ces lettres de gages, designees par le sort ou par la volonte de I'association. L'cxpro- priation n'a lieu que lorsque le proprietaire ne sa- tisfait pas aux conditions d'interet et d'amortisse- ment . Avec le secours d' une mise de fonds de 400,000 florins (environ un million de notre monnaie) qui ont ete avances par les etals de Gallicie, cette ma- chine de credit a fonctionne avec un grand succes. BANQUE TERRITORIALE UYPOTH^CAIRE. 319 Les lettres de gage sont cedees sans aucuneperte paries emprunleurs qui les ont recues : la siirete du placement, la regularile du service desinlerels font rechercher ces creances par les capilalistes : la confiance qu'elles inspirent, an milieu des agi- tations poliliques de I'Allemagne, est telle, qu'on les place au pair , quand les engagements du Gou- vernement autrichien eprouvent une depreciation egale au quart de leur valeur primitive. C'est avec un progres de plus, qu'il conviendrait d'utiliser en France cette institution : elle devrait avoir d'autres dimensions , et fonctionner sous la surveillance immediate et avec la garantie de I'Etat. Au lieu de lettres de gage, il faudrait delivrer des billets de banque aux possesseurs de biens ruraux, qui hy- pothequeraient leurs terres. C'est le cas de parler de la situation toute parti- culierc qui a ete faite, en France, au proprietaire foncier qui a besoin de faire un emprunt. S'il est negociant, industriel , il trouve des capitaux en payant un interet de 3, de A, au plus de 5p "j^ par an, suivant ce qu'on estime la responsabilite de sa seule signature; si cette meme personne veut se procurer quelque somme , en hypotliequant son bien, cet emprunt lui coiite au moins 6 p 7o W^ an. Le premier pret, il faut le dire, s'efFectue gene- ralement pour une duree bien moins longue que 320 BANQUE TERRITOKIALE HYPOTUjfeCAlRE. le second; niais, pour la pluparl des capilalisJes, cette premiere condilion est plutol un inconve- nient qu'un avantage. S'il est utile pour quelques- uns d'avoir, a cbaque instant, des capitaux dispo- nibles, pour beaucoup c'est un grand embarras, et la majorile prefere^ sans aucuu doute, un place- ment plus long, pourvu qu'il soit bien assure. C'est done dans les diificultes don I se trouveherisse tout placement bypolhecaire en France, c'est dans les frais qu'il entraiue, c'est dans la chance des ennuis de I'expropriation trop souvent necessaire, qu'il faut chercher les causes de cette difference du taux de I'inleret, enlre les emprunts faits par un negociant sur sa simple signature, et les em- prunts qu'il demande en ajoutant un nouveaugage imperissable pour surcroit de garantie. L'appui que la loi francaise accorde aux mineurs et aux femmes, est la cause des entraves presque inextricables, qui enveloppenl tout ce qui louche a notre legislation hypolhecaire. L'on croit depuis assez longtemps qu'en conservant ce qu'il y a de bien dans ce systeme, on pourrait en diminuer les inconvenients. Une reforme utile est praticable ; telle a ete au moins I'opinion de la majorite des tribunaux superieurs, consultes par le gouverne- ment sur cette question. Cette amelioration sefera, sans doute, en niodifiant la forme sans porter at- BAKQliE TERRITORIALE IIYPOTH^CAIRE. 321 (einte a Tesprit de nos lois; raais on s'en approche si lenlement, qu'a nos yeux, ce serait ajoiirner dune nianiere trop indefinie I'etablissement d'unc hanque territoriale que de la renvoyer a la re- forme hypothecaire. On ne saurail attendre ceUo reforrae pour accorder a I'agriculture les capitaux suppleraentaircs, dont I'absence paralyse son de- veloppenient. On ne saurait lui interdire ])]us long- temps de parliciper aux avantages des institutions de credit, monopolises, jusqu'a present, au profit du commerce et de I'industrie manuflicturiere. Par le concours de son administration , le Gouvcrne- ment frangais pent ameliorer cette situation deplo- rable, en intervenant dans les fonclions d'une ins- titution plus perfectionnee que celle de Gallicie , plus en rapport avec notre territoire et notre po- pulation. Toule pretention de presenter un projet compiet pour I'application de ce systeme, est loin de nioi ; une reunion d'agriculteurs, de fonctionnaires des diverses branches de Tadminislration des finances, de capitalisles familiarises aux combinaisons fi- nancieres d'un ordre eleve, pent scule tracer les bases d'un tel etablissement ; je me bornerai a en esquisser I'image, afin de pouvoir discuter plus fli- cilement la possibilite, les avantages, les inconve- nients de I'execution. Tome II. 2i * 322 BASQUE TERHITORIALE UYPOTU^CAIHE. Supposons qu'iine administration , dependante du niinislcre de I'agriculture, soil autorisee acreer des billets de 25 a 1000 francs, et a ne les livrera la circulation qu'cn payenicnts d'inscriplions hy- pothecaires sur des terres libresde tout autre enga- gement, et jusqu'a concurrence du cinquieme de leur valeur seulement ; Supposons que les notifications, necessaires pour etablirla purge des hypotheques de toute nature, occultes ou inscrites, soient faites par les fbnction- naires publics; Supposons que ces prets se fassent au taux de 4 p 7o P^ir »n> augnientc d'un amortissement de 2 p 7o fl^Jj V^^ ^^ cumul de ses interets, eteint le capital principal en 28 ans ; Supposons enfin que la perception de cette rede- vance de 6 p °/o ^'^^ sc fasse par les memes agents, avec les memes formalites, les memes consequen- ces, en cas de non-payemcnt, que I'impot loncier; On aura par le fait prete des capitaux a la pro- prietc rurale a ^ p °/o ^^^ ^^^^^ ^^^ ^' qu'elle paye actuellement,puisque avec une redevance annuelle egale, ellc sera afl'rancliie de lout remboursement apres 28 ans. Surtoutes les sommes ainsi pretees,eten dehors de I'amortissement, ou aura cree un revenu brut de 4 p 7o- Pour avoir Ic revenu net, il suffit de de- DANQUE TERRITORIALE UY POTH^CAIRE. 323 diiire les frais de celte adminislration peu coni- plexe, et ceux que pourraient motiver un surplus d'occupation, dans les branches du minislere dela justice et du minislere des finances, dont lesecours serait necessaire. Si Ton operait sur un milliard, deux pourceni, ou vingt millions par an, compenseraienl ce sur- plus de depense, et menie les droits que le tresor cesserait de recevoir pour les actes qu'aurait mo- tives celte partie de la delte hypothecaire. 11 reste- rait une somme disponible de vingl millions , a appliquer, chaque annee, utilement, en la consa- crant a des fermes modeles, a des ecoles llieoriques ou pratiques, ou tout autre nioyen de perfeclionner notrc agriculture. En ajoulanta ces vingt millions une somme egale representee par Tamortissement realise sans aug- menter le taux au-dessous duquel on ne pent em- prunter aujourd'hui sur hypotheque, on voil que cette combinaison, executee sur I'echelle d'un mil- liard, introduirait, chaque annee, un secours di- rect ou indirect de quarante millions, au profit de notre industrie agricole. Comparee au capital ge- neral de la propriete rurale, evaluee approximati- vement a 50 milliards , la somme d'un milliard parait faible, sans doute , mais I'agriculture n'esi pas habituee a ^tre Irnitee avec prodigalile. Ce 324 BANQDE TEF.RITORIALE HTPOTHI^CAIRE. milliard, d'apres les evaluations de M. Thiers, ne serai t que le quart ou au plus le cinquieme des prets sur hypotheques qui grevent acluellerncnt le sol de la France; mais on se Irouiperait fort, si Ton supposait que la reduction d'inleret, que nous avons signalee, ne se ferait sentir que sur cetle fraction de la dette hypothecaire; il est presque certain que la combinaison proposee influcrait sur la majeure partie, sice n'est sur la tolalile des somraes pretecs sur hypotheques. Lorsquc la banque de France fixe le laux de son escompte a 4 p. '1^, elle ne prcnd qu'une partie des efFets du commerce, cependant, pour ce qu'elle ne prend pas, les preteurs particuliers sont forces de rapprocher le laux d'interet qu'ils exigent, de celui fixe par la banque. Pendant treize ans qu'a dure la banque de Lyon, jamais le taux de son escompte n'a varie : il a toujours ete de 3 p. 7,j, et ce modique interet servant d'eialon pour la valeur du capital prete dans noire cite, a con- tribue puissammcnt a soutenir son iiuluslrie ma- nufacturiere, quoique les sonimes avancees par la banque fussent dans une proportion sccondaire par rapport a la somme de capitaux necessaires a cetle Industrie ; de meme, en rcduisant le laux de rinteret surle quart des creances hypolhecaires, on agirait sur le taux d'interet de leur tolalile. BANQUE TBRRITORIALE UYPOTUI^CAIRE. 32/) Les details, peut-etre Irop longs, dans lesquels i'ai cru necessairc d'enlrer, sur les banques, sur ie numeraire circulant dans le monde en general, el en France en particulier, nous serviront ici : en se rappelanl ces details , on sera convaincu qu'en operant sur un milliard, il ne s'agira que de la quatrieme partie du numeraire de notre pays. En ajoutant a ce milliard les 450 millions, maximum impose a remission des billets de la banque , la France aurait environ quinzc cents millions de monnaie de papier, pour quatre njil- liards de monnaie metallique, tandis que, en An- gleterre, ces deux especcs de signes des -valeurs sonl dans unc proportion bien difFerente ; car Ton evaluc que les billets des banques d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande egalent, ou plutot depassent la somme des especes metalliques circulant dans les trois royaumes. Je ne parlerai pas des Etats- Unis, parce que les monnaies d'or et d'argent n'y sont presque employees que dans Ic commerce exterieur. L'emission immediate d'un milliard de billets, causerait inevitablement sa depreciation : je crois qu'on I'eviterait complelement, en divisanl cetle emission en cinq annees , et en prenant quelques dispositions favorables a un plus grand usage des billets : ce serait la creation d'une succursale de 326 BAKQWK TERKITURIALE HtPOTHfcCAIRE. la banque lerritoriale dans chaque chef-lieu de de parlement, ct I'emission en quantite considerable dcs coupures' de 25 et 50 francs. La facilite de re- mettre par la poste des billets de banque pour les paiemenls d'une ville dans une autre, augmente- rait prodigieusemenl Temploi des billets, et re- mission de petites coupures agit encore plus ener- giqueraent dans le meme sens : dans les banques d'Ecosse, oil les coupures d'une livre sterling, en- viron 25 francs, sont admises depuis longtemps, on a remarque que la duree de la circulation d'un billet etait en raison inverse du chift're qu'il ex- primait. Avec ces precautions. Ton a tout lieu de penser que cette progression annuelle de 200 millions, dans Taccroissement de la monnaie de papier, ne serait suivie d'aucun inconvenient ; quelques re- marques justifieront cette supposition. L'examen des etats de situation fournis chaque semaine par la banque de France, nous monlre que la circu- lation de ses billets s'elevait a 373 millions le 3 aoul 1848 , et qu'elle atteint 428 millions Je 2 fevrier 1849. C'esl une augmentation de 55 mil- lions en six mois, et qui serait encore plus con- siderable, si la banque ne la conlrariait pas depuis quelque temps. Au milieu de circonstances pe- nibles pour toules les industries, au moment ou BANQUE TERRITORIALE IIYPOTHiCAIBE. 32* les effetscommerciaux du portefeuillede la banque 8ont reduits a 150 millions, ceUe augmentation ne pent s'expliquer que par remission encore bien restreinte des petites coupures, et par la facilite re- sultant de la reunion des banques, qui permet depuis peu d'employer les billets au lieu d'efFcts commerciaux, a toutes les operations de change qui s'executent sans cesse entre les diverses places, encore peu nombreuses, ou la banque de France a des succursales. Au sujet de la progression que suit la circula- tion des billets, a mesure qu'on s'habitue a leur emploi, ou pent citer pres de nous un exemple concluant. Les fondateurs de la banque etablie a Lyon, il y a environ treize ans, croyaient a peine reussir a faire admettre un chiffre de billets egal a son modeste capital de deux millions. Cetle prevision etail basee sur les idces de la population lyonnaise, en general peu disposee aux change- men ts de quelle nature qu'ils soient; mais la suite a prouve que les inventions utiles ne tardent pas a franchir les obstacles presentes par les prejuges les plus populaires. L'utilite generale de cet eta- blisscment se manifcstait a tel point, que les ne- gociants les moins novateurs ne concevaient pas comment ils avaient pu se passer de son sccours si longlemps ; enfin, au commencement do 1848, 328 BAWQl'E TERBlTonlALE UYPOTUfcCAIRE. la baiique deLyon avail en circulation 22 millions de ses billets^ quoiqu'on les vit bien rarenient franchir les barrieres de la villc. On pourrait supposer qu'en cream en France, progressivemcnt, une quantitc moderee de billets de banque, signes d'une valeur hypolhecaire bien constatee, ils circuleraient sans renconlrer la de- preciation, conime les lettres de gage de Gallicie, qui se ncgocient sans perte, niais il est bien dou- leux que Ton obtint en France, spontanement el volontairement, un rcsultal aussi ralionnel ; pour trouver la cause de ce doule, il faut remonter aux accidents funestes qui, pendant la Revolution fran- ^aisc, out accom]^agne I'emission d'une monnaie de papier, paraissant, elle aussi, avoir un gage certain dans une partie de noire territoire. L'histoire des assignats est trop connue, pour avoir besoin de la tracer ici ; quelques mots sur leurs qualiles suffironl pour demonlrer claire- ment que la similitude, que Ton pretend elablir entr'eux el les billets d'une banque hypolhecaire, n'exisle que tres-superficiellement. A la tribune. Ton a nieme dil que celle coraparaison etait une caloranie conlre les assignats ; j'avoue que je pense precisement le conlraire. Dans le principe, il fiiul en convenir, la valeur venale des biens dii clerge, auxquels se joignirenl BANQUE TERKITUUIALE HYPOTUiCAlRr. 329 bicnlol les biens des emigres, represeiUait lar- gement la valeur exprimee par les assignats ; ils etaient alors des quittances donnees par antici- pation siir la vente d'une fraction des biens na- tionaux. Bientot les ressources que le gouverne- nienl trouvait dans ces billets^ fit exagerer leur nonibrc, autanl dans le rapport de la valeur du gage, que dans le rapport des besoins de la cir- culalion. En moins de six annees, de 1790 a 1795, on emit plus de quaranle milliards d'assi- gnatS;, destines a payer des biens qui ne repre- senlaient qu'une faible fraction de cctte somnie, egale h vingt fois le numeraire circulant en France a cette cpoque. Outre ces deux causes materielles de depre- ciation dans tons les temps, on en trouve aise- ment une troisieme: les biens nationaux, con- sideres comme proprietes de I'etat, avaient une origine d'une justice plus ou moins contestable. Si pour quelques hommes d'etat la possession de ces biens se trouvait legitimee par I'exercice des droits de la nation, c'etait aux yeux d'une partie considerable du peuple francais une veri- table spoliation, dependant, pour sa duree, de I'existence du gouvernement qui I'avait dictee, et dont la vie devenait chaque jour moins assu- ree, au milieu des atlaques des partis et des na- 330 DAi>IQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRK, tions elrangeres. Le gage de la valeur des assignats n'avait des-lors aucun caractere de solidite; lors meme que leiir quantite n'eut pas depasse loute limite raisonnable, ils etaient elroilement lies a Texistence menacee du systerae politique de cetle epoqae. Les billets d'une banque territoriale bypothe- caire, elant I'expression d'un contrat librement consenli , a I'execution duquel on afFecte une partie du sol, dont le droit de propriele est in- contestable, on ne saurait raisonnablemcnt con- fondre ces billets avec les assignats, bases sur la valeur d'une propriete acquise par I'intimidation ou la violence. Malheureusenient cette tendance a assimiler deux objels differents, pour n'etre pas ralionnelle, n'en existe pas nioins : c'est un pre- juge populaire fort repandu, qu'on combat sans grand succesparle raisonnement, qu'on ne vaincra que par I'experience. Pour tenter cette experience, 11 faut, non pas decrcter spontanement, mais con- tinuer le cours force. C'est une niesure dont on s'efFrayait assez a tort il y a un an, dont Ton ne doit plus s'efFrayer aujourd'hui, apres qu'on a pu en bien connaitre les consequences. En niesurant remission des nouveaux billets, sur les besoins de la circulation, en les contenant chaque annee dans les limites d'une proportion egale au ving- BANQUE TERRITORIALE HYPOTHECAIRE. 331 tieme des especes actuelles de la France, le danger de la depreciation est si pen considerable, qu'on ne saurait s'exposer beaucoup en pratiquant un essai de 200 millions pour une premiere annee, sauf a proceder plus lenlement, a s'arreler meme toul-a-fait, si ces previsions si probables ne se rea- lisaient pas. Au surplus, si I'experience du cours force est presque acbevee, celle de la substitution du sol aux metaux precieux a ete comniencee : la ban- que de France a ete autorisee a deroger a ses slatuts, pour preter 150 millions au gouvernement, sur les forets de I'elat. Get emprunt s'est deja effectue en partie, quand il le sera en lolalite, il y aura un tiers des billets de la banque de France qui auront pour garantie, non plus des metaux precieux, mais une propriete fonciere, n'ofFrant nullement pour sa realisation la spontaneite que les economistes ont presenle , jusqu'a present, comme la qualite la plus indispensable au gage des billets de banque. C'est I'application de ce procede, employe avec succes pour 150 millions, au profit du tresor public, que Ton de\rait recla- mer aujourd'hui pour un milliard, au profit des necessites d'un nombre indetermine d'agricul- teurs franca is. Si Ton trouve avantageux de ce servir de Tin- 332 BANgUE TERRITORIALE UYPOTllECAiRE. lermediairc de la banque du France, pour deli- vrer la monnaie de papier, represeiitant le solhypo- iheque, celte combinaison parait tres-pralicable. Dans ce cas, I'adminislralion, dependant du rai- nistere de Tagricullure;, et dont nous avons sup- pose la creation, se borncrail a deli vrer, com me en Gallicie, des lettres de gage dont clle touche- rait les inlerets ; seulement, ces lellres de gage, au lieu de se negocier entre particuliers, seraicnt presentees a la banque de France, qui serait tenue d'en payer la valeur en billets. Une partie du benefice, resultant des interets, pourrait elre al)an- donnee a la banque; je n'en disculerai pas I'im- portance : si elle etait legere comme le degre d'u- tilite de cette intervenlion, il pourrait resnller de cet arrangement une economic dans les frais de geslion de la banque de France, comme dans ceux de la nouvelle institution : neanmoins, cetle combinaison ofFrirait un inconvenient; ce serait I'assimilation de la monnaie de papier qui re- presenterait le sol, avec celle qui ne reposerait que sur des engagements commerciaux, dont la soli- dite est luoins parfaile. Parnii les objections elevecs contre toute aug- mentation dans notre monnaie de papier, on a di(, que cette monnaie ne pouvanl avoir cours hors de France, aussilot que le commerce etranger au- IIANQUE TERUITORIALE HYPOTHECATE. 333 rail besoin d'etre paye en argent, I'exporlalion d'uue partie de nos especes nietalliques suffirait pour provoqver des crises commerciales. En sc rappelant les chiffres que j'ai cites, et qui soldent le commerce de la France avec ses colonies et I'etranger, par un execs d'iraporlalion de melaux precieux de plus de deux milliards en vingt an- nees, on trouvera la reponse a faire a ces objec- tions dans les temps ordinaires, dans I'etat nor- mal de nos eclianges avec les autres peuples ; j'entrerai dans quelques details sur les circons- tances exceptionnelles. Les ncgocianls qui trafiquent de I'argent, les banquiers, sont sans aucun doute des interme- diaires utiles, on doit dire indispensables, pour reparlir, suivant les besoins, la somme des capi- taux disponibles d'une nation, entre ses diverses industries ; mais il est certain que dans leur desir naturel d'augmenter le prix de I'assistance de ces capitaux disponibles, ils ne perdent aucune oc- casion d'en exagerer la rarete. Les evenements les plus divers servent de pretexte pour creer cetle rarele, le plus souvent ficlive, de ce fond de rou- lement general de toutes les industries agricoles, commerciales ou manufacturieres de la France. L'on tire un parti surprenant d'une nouvelle po- litique on commerciale, dun phenomene meleo- 33i BANQUE TEnRlTORIALE JiyPOTU^CAIRE. rologique, d'un accident dans le cours habiluel des saisons, coranie si ces choses elaient elles- memes de veritables elements de production. En t8i7, Ics banquiers reussirent a tirer un parti, admirable pour lenrs interets, de la mauvaise re- colle des ccreales pendant I'annee precedente. Ce qu'on appelle en France une mauvaise rocolte de grains, est la consommation babiluelle de quinze jours, ou un vingt-quatriemc des recoltes ordi- naires, c'est line quantite variant entre quatre ct cinq millions d'bectolilres, qu'il faut cberchcr a Tctranger, parce que, dans les annees d'abondance, I'exces de notre production est aussit6t exporle ; cnfin, c'est une -valeur d'a peu pres 100 millions, que, dans ces annees calami lenses, heureusement fort rares, 11 faut payer avec un surplus de nos produits manufactures, ou avec des nionnaics me- lalliques. En admeltanl, ce qui est bicn loin de la verite, que ces 100 millions fussent entierement payes en argent, il ne sortirait qu'uri quarantieme •lu numeraire circulant en France: comment celte fraction peut-elle produire la gene dans toutes les transactions ? Voici pourquoi : on parle d'abord de la necessite d'exporter du numeraire metallique pour solder les bles, on en deduit aussit6t la ra- rete procbaine de I'argent. La banque de France, les banquiers parliculiers, d'apres son cxemple BANQUE TEKRITORIALE IIYPOTHECAIRE. 335 blamable, s'empressent d'elever le laux de I'in- leret, el se monlrent plus difficiles sur la siirete des valeurs coramerciales on industrielles qu'on desire converlir en argent : cet elat est ce qu'on appelle une crise commerciale ; celle de 1847 fut ires-inlense, et pourlanl les etats de Tadniinistra- tion des douanes, pour cette annee, nous donnent la mesure exacte de !a perturbation qua pu causer dans noire numeraire , I'importation des fromenls etrangers qui s'est elevee a 8,800,000 hectolitres. Pendant I'annee 4847, I'importation des metanx precieux a ele de 159,344,185 francs, el leur ex- portation s'est elevee a 84,678,2 18 francs. L'exces d'imporlation, pour celle annee, a done ele de 74,665,368 francs, au lieu de 103,249,710, qui represenlent la moyenne de cet exces dans les vingt annees precedenles ; c'est un ecart de 29 millions pour celle annee calamileuse, pendant la- quelie la somme de nos metaux precieux, au lieu de diminuer, s'est encore accru de 75 millions. La cause de tout ce bouleversement financier se trouve reduite, par le fait, a une proportion si mi- nime, qu'elle ne represente pas la centienie parlie des especes circulant en France ! Apres ces chifFres, on pent avancer que les causes des crises com- merciales n'ont d'iniportance que celle qu'on reus- sit a leur pretcr, el qu'une augmentation de noire 33G BAWQUE TERRITORIALE HVPOTH^CAIRn. monnaie de papier, en ajoulant a la somme de nos capitaux disponibles, rendrait au conlraire les crises commerciales plus rares, en diminuant I'im- portance de la sortie exceplionnelle des cspeces, fanlome qu'on evoque loujours pour jeler I'epou- vante dans nos populations. Les adversaires de la banque terriloriale hy- pothecaire ne se sont point conlenles de presenter comme des inconvenients quelques-uns des avan- tages generaux de celte institution : ils ont avance a la tribune de I'Assemblee nationale et ailleurs, que non seulement elle serait sans resultats pour les progres de I'agriculture, mais qu'elle aurait meme des consequences faclieuses pour la fortune des proprietaires-fonciers. La faculte de convertir en argent^ avec plus de facilite, une partie de la propriete rurale, a ete representee conime un danger fiineste pour la dilapidation de la fortune des grands proprielaires, comme pour I'inclina- tion, deja trop grande, des petils cullivateurs, a acquerir plus de terrain qu'ils n'en peuvent payer. A cela on peut repondre qu'il est impossible de prendre une mesure utile eji general, sans qu'il soit possible den faire quelquefois et en particu- lier une mauvaise application. Cette sorte d'in- convenients porte avec clle une punition, qui est un enseignement plus cfficace pour maintenir dans BANQUE TERRITORIALE HYPOTHECAIRE. 337 la bonne voie, la partie moins eclairee d'une na- tion, que toutes les precautions que peut prendre son goiivernement pour la mener a la lisiere. Get exces de prevoyance paternelle de I'administration fran^aise a sans doute un but louable , mais pousse a I'exces, il enlrave tellement toutes les applications des decouvertes les plus utiles, que noire pays est toujours le dernier a en profiter : c'est ce qui s'est passe il y a trente ans pour la navigation a vapeur, c'est ce qui se passe de nos jours pour les chemins de fer, pour la telegraphic electrique. Ces inconvenients, presque inevitables sur une petite echelle, dans toutes les grandes innovations, disparaissent devanl les avantages generaux de celle dont nous nous occupons : pour en connaitre Timporlance, il faut jeter un coup- d'oeil sur la position nouvelle que la chimie vient de faire a I'economie rurale. A raesure qu'on a pu determiner avec plus d'exactitude et de facilite, les substances conte- nues dans les produits du regne vegetal, qui ser- vent a la nourriture de Ihomrae et des animaux. Ton a recherche I'origine de ces substances. L^a- nalyse de lair et des terrains, chaque jour plus perfectionnee, a indique les sources principales des elements necessaires a la vie des planles alimen- taires. Des eludes nouvelles, sur les phenomenes Tome II. 22* 338 BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. de la vie aniraale, ont montre quelle part de ces elements etait consoramee, quelle part elait reje- tee. On a pu des-lors mieux cvaluer I'utilite de ces residus, pour favoriser unc vegetation nou- velle : il a ele possible de diviser les substances que I'air pent fournir, dc celles que la vegeta- tion ne peut empruntcr qu'au sol. Les analyses de quelques especes dc terres ont prouve qu'elles manquaient de substances particulieres, en I'ab- sence desquclles certaines plantes ne pouvaient se developper activemcnt. Les funiiers, qui ren- ferment ces elements divers, par cela meme qu'ils sonl les residus dune vegetation achevee et uti- lisee pour ralimenlation des animaux, n'ont plus ete les seuls moyens de fertilisation. La connais- sance plus approfondie de Taction des moyens employes pour fertiliser le sol, a permis d'ap- peler a I'aide de ragriculture des auxiliaires puissanls, dont Temploi a etendu le rayon dans laquelle peut s'exercer a present Teconomie rurale. Chez une nation voisinede la notre, ce n'est point seulement dans les limitesd'une terre, ce n'est point dans le canton, dans la province ou elle est situee que se borne la recherche des moyens materiels d'augmenter sa fertilite; le monde entier est appele a y conlribuer. Dans les deux hemispheres, les BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^ICAIRE. 339 vaisseaux anglais visilent les ilots, sur lesquels les oiseaiix des mers accumulcut, depuis la creation, des depots de phosphates amraoniacaux, si utiles a toutes les cultures : ces navires remonteut les grands fleuves de I'Amerique du sud pour recueil- lir les cornes, les sabots des aniraatix qui out vecu sur leurs bords; sur les cotes de la Baltique ils rasseniblent des cargaisons d'ossements; on les voit aussi, apres avoir depose aii Perou les produits des manufactures brilanniques, se remplir de nouveau en enlevant les couches de nitrate de sonde que la nature a formees en abondance aux environs du port d'lquique. Tons ces principes utiles a la vege- tation, elabores rapidenient dans un sol enveloppe d'une atmosphere toujours humide, donnent a I'a- griculture anglaise des resuUats qu'on croirait fabuleux. Notre commerce maritime plus restreint ne nous permet pas de songer a de telles entreprises; ce- pendant on voit, sur une moins grande echelle, la meme marche conduire a des resaltats semblables dans la culture du deparlement du nord; la I'inte- ret de la valeur du sol joint a la main-d'oeuvre, ne forment pas a eux seuls le coiit des recoltes; I'achat des amendements mineraux, les engrais de nature vegetale ou animale entrent pour un chifFre eleve dans ce calcul : alors, I'exploitation d'une lerre 340 BAISQUE TERRITORIALE UYPOTH^CAIRE. resserable presque a celle d'une usine. La sur- face du sol, I'air qui la recouvre representent le materiel principal, les engrais^, les araendements, la matiere premiere, tandisque le travail des hoiii- raes et des aniniaux en est la main d'ceuvre. II existe sur divers points de la France, surtout dans les departements du centre, de grandes elen- dues de terrains dont la composition mineralogi- que est telle, qu'il faut plusieurs annees pour que sa decomposition lente fournisse les elements d'une chetive rccolte de cerealcs. En employant la cliaux, lu marne, les cendres des combustibles fossiles, on peut feconder certains sols, ety introduire les cul- tures de certaines plantes auxquelles ils refusaient de se preter, au moins d'une maniere profitable. En introduisant dans ces terres le principe calcaire qui y manque ou n'y existe que dans un etat inerle pour la vegetation, la culture du trefle de- vient possible, et avec elle la repetition plus fre- quente des recoltes de grains. C^est I'interet d'un surcroit de capital flottant necessaire a I'application plus generale de I'agri- culture perfectionnee du deparleraent du nord, comme au defrichement plus primitif du centre de la France, qu'il faut etablir sur un taux moins onereux que par le passe. Commencees par les pro- prietaires aises, ces ameliora lions seront vite imi- BANQUE TERRITORIALE HYPOTHI&CAIRE. 341 lees par le petit cultivatetir, si on lui fournit un nioyen facile, peu onereux d'en faire les debours immediats, et d'en rembourser la valeur par im amortissement un peu prolonge. Employe dans ce but, le cliift'rc d'un milliard peut conduire a des resultats importanls; seulement, pour qu'il arrive a celie destination, il faut qu'il soit divise entre les departements non pas proportionnellement a leur population, mais a I'etendue des terres arables qu'ils renferment ; en fixant une limite assez basse a la somme a preter sur un hectare de Icrre, on forcerait les proprielaires a appliquer ces eraprunts plutot a des ameliorations du sol, qu'a des specu- lations d'achats el de rentes de terres, deja arrivees a un point avance de fertilisation, et sur la valeur desquelles le maximum de ces emprunts ne presen- terait qu'une proportion tres-insignifiante. Ainsi dirigee, la banqueterritoriale hypothecaire eviterait en grande partie les inconvenients assez secondaires que ses adversaires out signales; la somme de ses avantages pourrait s'accroitre si Ton appliquait au meme usage les economies des classes laborieuses, origine des caisses d'epargnes. Pour I'emploi de ces fonds, Ton a suivi en France le sys- teme des banques d'Ecosse, dont I'imporlancevient moins de leur propre capital, que des depots con- fies a ces etablissements. Les banques d'Ecosse sont 3^2 BANQUE TERRITORIALE UYPOTH^CAIRE. soumises a robligalion de payer leurs billets a pre- sentation; pour etre en mesure de parer aiix de- inandes de remboursements immediats des billets et des depots, il faut tenir disponible une partie considerable de ces depots, dontlavaleur s'elevait, en 1847, a plus de 750 millions de francs; aussi ces banques escomptent peu d'efi'ets de commerce et placent presque tons leurs capitaux en fonds publics. Le peu d'interet qu'elles relirent de ce placement leur permet a peine de payer chaque annee deux pour cent a leurs deposants.Nousavons vu dernierement a quels abus on avail ete conduit en France, par Temploi des capitaux des caisses d'epargne en rentes sur I'Etat. Une depreciation subite des fonds publics a rendu leur realisation ruineuse, et le remboursement des depots impos- sible. Dans des circonstances analogues, les banques d'Ecosse succombcraient egalement. Ne vaudrait-il pas mieux que les epargnes du pauvre fussent pla- cees sur la terre, non pas avec I'obligation des remboursements spontanes, qui sont toujours une illusion, mais en signalant des paiementssuccessifs qui seuls peuvent permettre I'emploi utile et pru- dent des capitaux. D'autres combinaisons financieres pourraient , commc les caisses d'epargnes, se lier a la creation de la banque territoriale hypolhecaire; je n'entre- BAIHQUE TERRITORIALE HYPOTHlSCAIRE. 3^3 prendrai point de les examiner, car ce sonl surtout des questions d'application. J'ai cru necessaire, il est vrai, d'enlrer dans quelques details sur les moyens d'execution dii projet que nous exarainons pour faire mieux sentir combien il est praticable, mais les homes com me la destination de ce me- moire m'engagentarester, lepliis possible^ dans les considerations thcoriqnes ; aussi arreterai-je ici les reclierclies entreprises sur ce systeme de credit, pour en presenter les conclusions : « L'histoire des banques de depots et de circu- « la lion apprend que le gage metallique de leurs bil- « lets, recoit tot ou tard une autre destination, el « cause des catastrophes dans les institutions de « credit dont il est la base. « Ce gage metallique, dans les banques de circu- a lalion, n'assure nullement la spontaneite du rem- « boursement des billets; inutile dans les temps or- « dinaires, il est insuffisant alors qu'il serait le plus « necessaire. « Si Ton renonce a cette illusion, c'est le sol qui « presente le plus d'a vantages comme garantie des « billets. Au premier rang de ccs avantages on doit (c placer la valeur croissante du sol, compareea la de- « preciation progressive des metaux precieux. « Le numeraire metallique circulant, en France, « etant sensiblement egal a quatre milliards, etla 344 BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. « tolalite de la raonnaie de papier n'arrivant pas a « 500 millions, cette proportion des billets a peine « egale an Imitieme des monnaies metalliques pent « etre considerablement augmentee. « La creation d'nne banque lerriloriale hypo- « thecaire presente a la fois plus de securite pour « cette augmentation de billets, et le meilleur em- « ploi du benefice qui en peut resulter; seulement, « pourcontribuerpuissammentauprogresderagri- « culture fran^aise, les pretsdevront elredivisesen « proportion de la surface dusol, plutot qii'en pro- . « portion de sa valeur. » Apres ces conclusions, il reste encore a fixer I'epoque a laquelle cette mesure salutaire pourrait etre mise a execution ; recommandable sans delai au milieu d'une periode de repos politique, doit-elle se realiser de suite ? Je ne saurais repondre a cette question. A peine remise d'une secousse terrible qui paralyse ses facultes, la France doit peul-etre attendre encore pour pratiquer, sur une grande echelle, diverses combinaisons financieres, sans le secours desquelles il lui serait impossible de mar- cher parallelement avec les autres nations qui les ont deja adoptees; neanmoins, il y aurait un peril imminent dans tout ajournement piolonge. Qiiel- ques personnes identifiees avec lepouvoir combat- tent , il est vrai, Tetablissement d'une banque hy- BANQUE TERRITORIALE HYPOTHECAIKE. 345 pothecaire , mais ce n'est pas qu'aux yeux de ces hommes superieurs , cette institution ne soit utile et praticable : le but veritable de leur opposition est de conserver intacte une ressource puissante, dont ils pensent pouvoir user un jour ou I'autre au profit de Fadrainistration. Rien n'est plus ma- nifeste que la tendance instinctive de la population francaise a admeltre en plus grande proportion la monnaie de papier, comme signe des valeurs ; a mesure que nos souvenirs la repoussent en theorie, elle gagne chaque jour du terrain dans le fait : nos hommes d'Etat condamnent cette innovation lors- qu'on veut I'accomplir au profit de I'agriculture, qui seule pent fournir une garantie imperissable, mais une emission plus considerable de billets au- rait bientot leurs sympathies si, comme en Angie- terre, on acceptait pour garantie de nouveaux enga- gements d'un tresor deja obere. La se trouve I'ecueil de I'ajournement prolonge. D'autres motifs d'un ordre eleve engagent a pen temporiser; parmi les calculs statistiques, ceux qui sonl le moins sujets aux erreurs, nous montrent que tons les trois ans notre population s'accroitd'un million d'individus : jusqu'a present notre agriculture a fourni a ces nou- veaux besoins, mais la surface de notre lerritoire n'est point elastique, sa fertilite seule pent s'etendre el nous avons vu quel etail le moyen d'y parvenir. 346 BANQUE TERRITORIALE HYPOTH^CAIRE. En (leveloppant lafertilite dusol, nous rappellerons vers lui, nous conserverons au moins pour sa cul- ture des bras que les manufactures n'auraient ja- mais dii altirer en si grand nombre. Quelques evenements poliliques, malheureuse- ment trop repetes de nos jours, peuvent servir dc prelexte a un nouvel empietement de I'administra- tion sur les elements de la fortune publique. Les epargnes du pauvre ont ete englouties dans le gou- fre toujours beant de la dette publique; si Ton n'y prend garde, d'un moment a I'autre, I'accrois- sement de la monnaie de papier, monopolise au profit du gouvernement, vante par ceux-la meme qui I'attaquent aujourd'hui, servira encore a payer des depenses dissimulees par I'administration, et dont le chifFre aurait epouvante le pouvoir legisla- tif appele a les sanctionner. Sous I'impression de cetle crainte, on ne tarderail pas a voir, chezd'autrespeuples, des reunions nom- breuses se former pourreclamerune innovation qui interesse notre existence morale et politique, comme le bien-etre materiel de la parlie la plus nombreuse de la nation . II faut esperer qu'en France, lescomices agricoles, lesconseils d'arrondissement, les Conseils generaux des departements s'uniront pour reclamer, dans un court delai, retablissemeni d'une banque territorialc hypothecaire; nioyen BANQUE TERRITORULE HYPOTHECAIRE. 347 energique pour replacerdans leiir position naturelle les forces productrices de la France, en elevant la fertilite de son sol, an niveau des besoins develop- pes chaque jour par I'accroissement rapide de sa population. MfiMOIRE LES DUNES DU GOLFE DE GASCOGNE; M. PIGEON. I Parmi les formations d'origine recente el con- temporaines de rhomme, il n'en est pas qui, pour I'etendue, commepour le relief, soient plus remar- quables que les dunes. Les vents dont Faction puissante renverse main- tes fois des constructions solides, deplacent avec une grande facilite les matieres legeres et tenues, et, dans les deserts de I'Alrique, les tempetes chas- sent devant elles de veri tables vagues de sable, et en- sevelissent tout ce qui se trouve sur leur passage. Sur le bord de la mer, lorsque la plage est formee de sables et qu'elle se prolonge sous feau sui vant une faible pente, le mcme phenoraene tend conslam- ToME II. 2-2* 350 MEMOIRE ment a se pvoduire sous I'influcnce ties venls du large. Le rivage du golfe do Gascognc presente entre les embouchures de la Gironde et de I'Adour les condi- tions les plus favorables a cet egard. La plage est basse et couverle de sables assez gros pour que le vent ne les transportepas a des distances indefinies comme la poussiere des routes ou la cendre des volcans, naais sur lesquels il a toutefois assez de prise pour les soulever dans I'air et leur faire re- monter certaines pentes de plans inclines. A la maree basse, cette plage se decouvre sur de grandes etendueSjle soleil et le vent la sechent rapideraent, etlorsque soufllent les vents d'ouestqui, dominent dans ces parages et sont souvent d'une grande vio- lence, ils entrainent les sables qui trouvant sur le rivage une inclinaison plus forte ou tout autre obs- tacle, s'y dcposent en anias irrcgulicrs. Incessam- menl pousses par la mcrae action, de nouveaux grains arrivent, qui gravissent les dcclivites de ces amas et augraentent ainsi successivement leur hauteur et leur base. Les sables que I'impulsion du vent a porles jus- qu'au sommet du monticule , s'y trouvent dans une position d'equilibre instable , et ils tendent sans cesse a elre prccipitcs sur I'autre versant ou ils se deposent en talus. La tendance est d'au- SDR LES DUISES DU GOLFE DE GASCOGNE. 351 lant plus forte que le sommet est plus eleve ;, et telle est la principale cause qui limite la hau- teur. C'est ainsi que se sont formees les dunes et lors- que les vents d'ouest soufflent avec force, I'on ne peut parcourir le littoral de la Gascogne, sans etre a frequentes reprises tenaoin de la production de ce phenomene. Si les vents rapides n'aifectaient pas une direc- tion dominante, I'ejSet qu'un courant d'air aurait produit, tel autre de sens contraire viendrait le detruire ; et , sur le rivage de la Gascogne , par exemple, les vents d'cst rcjetteraient dans la mer les sables que les vents d'ouest auraient porles sur la plage. Mais les derniers sont les seuls qui souf- flent avec violence dans ces parages. lis y produi- sent les lempetes et dorainenl pendant la niau- vaise saison. De la vient la grande tendance des dunes a se former sur ce littoral, tandis que sur d'autres plages basses et sableuses, le phenomene n'a pas lieu ou ne se manifeste que sur une bien nioindre echelle. Le caractere principal du relief de dunes en voiede formation ou d'accroissement, c'est qu'elles presentent, du cole de la mer, des surfaces a pen- tes douces et Icgeremenl concaves, tandis que les versants qui regardent la tcrre sont termines par 352 MEIWOIRE des talus abruptes resultant de rebouleinent des sables. La mobilite est encore un caraclere essentiel ; et tant que la vegetation n'y a pas fixe le sol, les dunes sont incessamment modifiees par Taction du vent. Ainsi , des ouragans font successivement ecrouler leurs soramets et remonter les sables ac- cumules sur les pentes douces, de telle sorte que la colline s'avance en realite tout entiere. En meme temps quelle abandonne son ancienne place, les sables rejetes par la raer viennent en ce lieu former une nouvelle dune, qu'une vallee lon- gitudinale separe de la precedente. Ce sont done, a vrai dire, de grandes vagues de sable qui se sont successivement avancees dans I'interieur des terres. Telle est I'irapression dominante qui ressort de I'aspect d'une cliaine de dunes, et du haut d'un de leurs sommets , par un temps calme , Ton do- mine une sorte de mer dont les vagues gigantes- ques et en furie semblent s'etre brusquement petrifiees. Le sol des dunes est loin d'etre sterile et impro- pre a la vegetation, et dans certaines parties de la chainc, la monotonie du paysage est interrompue par de magnifiques forets que la main de I'homme a fait surgir dans ces solitudes. C'est en outre un SUK LES DUNES DU GOLFE DE GASCOGISE. 353 paysage pour ainsi dire mobile, et partont oil la vegelalion n'a pas fixe le sol, un violenl ouragan change I'aspect lies lieux, subsliluant les collines aux vallons, et rempla^ant les protuberances par des depressions. Les dunes de Gascogne s'etendenl an nord jus- qu'a la pointe de Grave, qui s'avance en cap et res- serre I'enibouchure de la Gironde. Au sud la chaine se prolonge jusqu'a la rive de I'Adouret meme au- dela jusqu'aux falaises du Beam. Le bassin d'Ar- cachon y conslitue line vaste echancrure, et quel- ques coupures existent en outre dans le departe- ment des Landes, enlre ce bassin et I'Adour;, pour Tecoulement des eaux qui descendent de I'inte- rieur des terres. Au nord et au sud de la Teste de Buchj la bandc des dunes a de 4 a 6 kil. de largeur; en beaucoup d'autres points, elle est plus large ; niais elle se retrecit vers les extremites, el pres de Bayonne, comme a la pointe de Grave, cette dimension n'est plus que de 3()0 a 400 metres. A la plus grande largeur des dunes correspond en general leur plus grande hauteur; ainsi les points culminants se trouvent dans la zone si- tuee entre les etangs de Cazau et de Parentis, oil la chainc a maintes fois plus de 8 kil. de lar- geur. Tome H. 23 354 MEMOIRE La hauteur moycnne y est de 50 metres au des- sus du niveau de la irier ; mais rerlaines dunes dans la (oret de Biscarosse atleignenl une eleva- tion de 100 meUes. La hauteur de la chaine diminue en outre avec la largeur de I'esparc qu'elle occupe, dc telle sorte qu'elle n'est plus que de 10 a 15 metres dans le voisinage des embouchures de la Gironde et de I'Adour. L'interposiliondesduneseslun obstacle a I'ecou- lement direct des eaux qui descendcnt dc I'inte- rieur des terres, etellea donne lieua la iormation de nombreus marecagos et d'elangs qui degorgent dans la mer, soit pnrlebnssln d'Aicachon, soitpar de rares coupures pratiquoes dans la chaine. Plu- sieurs de ces etangs, a raison de I'elendue, de la profondeur et de la limpidile, merileraienl Ic nom de lacs. Leurs masses d'eau sont du plus bel aspect, et elles sont dou)inees d'une maniere tres-pitloresque par les dunes, ici blanches et nucs,plus loin char- gees de masses sombres et noiraii'is- 875 il viendra lancr i = l'"^ = — — c j,iy loo laquelle tangente correspond a un angle de 27°. A des vents de 20 el 40 metres de vilesse par seconde l'on trouverait de meme comme inclinai- sons correspondanles les angles de 44 et 53 de- gres. Nous nc menlionnerons que coninic memoire SUR LES DUNES DU GOLFE DE GASCOGNE. 363 les effets dus a ces coups de vent dont Faction est rare et exceptionnelle ; mais nous remarquerons quelle gratide influence a la grosseur des grains , puisque, sous Taction d'un vent de 12 metres a la scconde, un grain de 1 millimefre de dianielrc pourrait remonter une inclinaison de 27°, tondis que I'inclinaison maximum serait de 12° pour un grain de meme nature et semblable, mais de dia- raetre double. Cette mobilite des sables lenus et cetle tendance a gravir telle inclinaison donnce , d'autant plus grandes qu'ils sont plus tenus, font que les sables les plus fins doivent se porter a la partie . e- rieure des dunes, et qu'iJs s'y disposeronl sous Taction du vent, suivant des inclinaisons de plus en plus fortes. L'on a suppose , jusqu'ici , que le vent avail une direction horizontale ; mais il est maintes fois plongeant, el son action est^, dans ce cas, d'au- tant moins efficace que le courant s'incline davan- tage a Thorizon. Reprenons la formule generale F cos ( « + i ) = P sill i -|- y { F sin ( « -|- i ) "i- I* cos i | L'on en deduit uaig 1 F (cos « -— y sin « ) — IS P P -j- F (sin a. -\- '"is- et y = 0,7 II vient pour tang, i une valeur de ^l]ll laquclle correspond a un angle de 1 1 a 12°. Voici done qu'avec une pareille inclinaison du vent , nous Irouvons que les plus impetueuses bourrasques ne pourraient faire remonter les grains de sable sur un talus dont I'inclinaison se- rait de plus de 12°. Si nous reduisons, en outre, la vitesse du vent a 12 metres par seconde, vitesse deja (res-forte et bien superieure a la moyenne, nous Irouverons qu'un pareil vent ne pourrait de- placer le sable sur un plan horizontal. La formule precedente donnera pour chaque vi- tesse du vent I'inclinaison maximum au-dela de laquelle il ne pourrait faire mouvoir le sable sur un sol de niveau. Cette valeur de a se deduirait de I'cquation V (cos K — '^ sin « ) — ij. I' =: (t Str. LES DUNES 1)11 (iOLFE I)E GASCOGNE. 365 L'on voil que « est d'aulanl plus faible que le poids des grains de sable est plus fort ; niais il exisle une autre limite au-dela de laquclle les grains, quels que fussent leur poids elleurdensite, ne pourraient se deplacer sur le plan horizontal, et elle est donnee par la relation cos « — y sin « = L'inclinaison de 33" que Ton a donnee a la di- rection du vent est une supposition qui ne se rea- lisera que dans de rares circonstances, dans le cas de tourbillons par exeniple ; mais il arrive fre- quemiuent que le vent plonge avecdes inclinaisons de 12 a 20°. Adniettons coninie nouvel exeiuple que x soil egal a 1/6 d'un angle droit, soil 16° 2/3. II vient cos « = 0,966 et sin a = 0,26. Appliquant ees donnecs a la formule generale. Ton trouve que la valeur de i correspondanle a des vitesses du vent de 12 et de 20 metres par se- conde, seraient de 4°, 25' et de 23° 1/2, tandis que si le vent soufflait dans une direction horizontale, les niemes valeurs seraient de 12° 1/2 et de 36° 1/2. II serail facile de multiplier lesexemples; mais ceux que l'on a cites suffisent pour rendre bieii conipte des circonstances de relief que presenteivt les versants des dunes du cote de la nier. Ainsi , 366 mjSmoire lorsque I'ou observe un gr.tnd nombre de ces ver- sants , Ton voit que la pariie inferieure convene de sables dc 2 millimelres de diaraelreenmoyenne est disposee suivant des talus de 6 a 12°, tandis que la partie supericure composee de sables plus fins, presente maintes fois des inclinaisons de 15°. 11 arrive inenie que Ton renconJre des pentes plus fortes, raais elles ne sont qu'accidentelles , et ces cimes , composees de matieres menblcs el tres- legeres, s'ecroulent bienlot sous Faction des ora- ges. Les diverses pentes se raccordent en general entr'elles par des courbes d'une concavite variable, raais pen prononcee, L'on se rend encore bien compte du peu d'effel que produisent sur le relief de cette partie des du- nes des vents Ires-irapetueux, mais de direction plongeante, et Ton s'explique ainsi la faible decli- vile des versants niaritimes de cerlaines dunes, qui se forment brusquement sous Tinfluencc d'un violent orage. Cest surtout dans I'interieur des dunes que se font sentir les vents plongeants el ils se precipitent du haul des cimes ou s'engoufi'rent, a travers les ouverlures laissees libres , avec une inipeiuosile extreme. 11 arrive alors souvcnl qu'ils prennent en echarpe des talus donl finclinaison est tournee 9UR LES DUNES DU GOLFE DE GASCOGNE. 3G7 dans le inetne sens que la leur. Rien ne resisle a cette action; les c'raes sVcroulent de toules paris, et le sable soaleve en masse tourbillonne en tout sens. Surpris par celle bourrosque au milieu de cette solitude, le vojageur se trouve snbitement enve- loppedans une atmosphere de sable; il reste immo- bile, ne sachant de quel cole diriger ses pas, crai- gnant a chaque instant, sjI se trouve au pied d'une dune, qu'une avalanche ne fonde sur lui, et lorsque le calme revieal, la scene qui I'entoure a tout-a-fait change d'aspect. De pareils orages sont I'un dcs episodes les plus curieux d une excursion dans les dunes, lis don- nent une idee des terribles tempelcs de sable qui, dans les deserts embrases de I'Arabie, ense- velissent des caravanes enfieres, et qui ont meme detruit de nombreuses armees. La mobilite des dunes est un dc leurs caracteres essentiels, et elle les rend un fleau pour les popu- lations voisines. Incessamment poussees vers I'in- lerieur des terres, elles ont reconvert une etendue de terrain considerable, arrete les eaux pluviales qui se sont concentrees en clangs et marecages, el enseveli plusieurs villages dont les noms sont mentionnes dans des tilres de moyen-age. Nous citerons comme exemple I'ancien village de Soulac, situe pres de la pointc de Grave. Les 308 MEMOlKli dunes renvahirent au X*^ siecle, cl, continuant Iciir n)arche,elles se sont avancees jusqu'a 3,500 metres au-deladans I'interieui' des terrcs. En merne temps, Taction des vagues corrodail incessamment ceite partie du littoral, et I'eglise du village, curieux njorceau d'architecture romane, a reparu dans ces derniers temps entre le rivage et la chaine. Dans son discours sur les revolutions du globe, Cuvier rapporte que plusieurs villages du depar- lemcnt des Landes sont menaces de destruction par la marclie des dunes. L'un d'eux, le village de Minuzan, a lutte pendant plusieurs annees contre elles, et une vaste dune en forme de fer a clievai s'en approchait en quelque sorte a vue d'oeil, et etail sur le point d'envahir I'eglise, dont elle n'etail pas separee par plus de deux metres de largeur. Des semis bien prepares I'ont rendue fixe , et elle est aujourd'hui recouverte d'une belle foret de pins. Cetle intervention de la vegetation est le seul obstacle efficace qui puisse etre oppose au mou- vement de la chaine. M. Bremontier, ancien inge- nieur en chef de la province de Guyenne, est le pre- mier qui ait fait connaitre de bons precedes de fixation (1) , et les travaux quil a executes lui ont merite le titre de bienfaiteur de la contree. (i) L'adminisiiiiiion des I'oiils ct Cliaussues execute eliaque aniieu des SUR LES UUISES DU GOLFE DE GASCOCNE. 369 M. Bremontier porta, en oulre^ line attention toule speciale sur ce phenomene de la mobilite des dunes , el il essaya de determiner quels etaient le volume , I'age et la vitesse de marche dc la chaine. II avait constate que Tune des dunes de la Teste avail, en hull annees, de 1787 a 1795, avance de travaux pour la continuation de ce travail de fixation, Mais les operations ne marchent qu'avec lenleur, et il serait a desirer qu'une allocation plus forte flit consacree a cette utile entreprise. Les procedes de fixation onl ete I'objet de plusieurs memoires inseres daus les Annates des Fonts et Chaussdes. Au moyen de palissadcs, de piquets, ou simplement de branches de pins, Ton commence par mettre la dune a I'abri des sables que les vents pourraient entrainer sur sa surface, puis on I'ensemence en y tracant de petils silloDS paralleles au littoral, dans lesquels on depose des graines de pins, de genets et de gourbets. Apres que le rateau a ete proraene sur ces sillons de maniere a recou- vrir les graines, il ne reste plus qu'aTbnserver au sol assez de fraicheur et de repos pour que la germination puisse s'etablir. On y parvient, soil comme le faisait Bremontier, en couvrant le semis de branches d'arbres posees a plat sur le sol les unes sur lesautres et perpendiculairement au littoral, soit comme I'a propose M. Goury, en plantant verticalement dans le sable et en quinconce, suivant deux lignes, I'une paraliele, I'autre perpendiculaire au littoral des aigrettes de petites touffes de bois mort. ' Les rameaux et les aigrettes procurent de I'ombre auxjeunes plants et s'opposent aux mouvements du sable. Leur duree est assez longue pour que les graines de genets et de gourbets sortent de terre , et que leurs pousses prennent une etendue qui leur permette de proleger la germina- tion des graines de pin, plus Icnte que la leur. Tom. II. ^21* 370 MEMOIKE 180 metres vers I'Est, ce qui donnail une njarche moyenne el annuelle de 22 metres 50 cent. II concluait, en outre, d'un grand nombre d'obser- vations, que la quantite de sable dont la chaine s'accroissait pendant le meme intervalle etait de 5,120^000 metres cubes. Partant ensuile de ces donnees, que la chaine avail en longueur 240,000 metres, en largeur moyenne 5,000 metres, el en hauteur moyenne 18 metres, il concluait que le volume total des sables etait de 21,600,000,000 metres cubes. L'age des dunes ne serait plus des-lors que le rapport de ce volume total au volume d'accrois- sement annuel, soit 4,218 ans. Ici se presente une objection essenlielle; c'esl que Ton ne saurait concilier ce resultat avec le nombre indique comme representant la raarche de la dune vers I'interieur des terres, et que M. Bremontier avail reduit a 20 metres. Le produit des deux nombres, soit 84,360 metres, devrait etre, en efFet, la largeur dc I'espace occupe par la chaine des dunes, tandis que la plus grande largeur n'excede pas 8,000 metres. La conclusion de M. Bremontier, d'apres laquelle il ne faudrait a la chaine laissee mobile que deux mille ans pour arriverjusqu'a Bordeaux, se trouve en meme lemps infirmee. SUR LES DUNES DU GOLFE UE GASCOGNE. 371 M. Laval, ingenieur en chef des ponts et chaus- sees, s'est livre a des recherclies du nieme genre, el il en a consigne les resultats dans un inleressant memoire insere dansladeuxienie serie des Annales des Ponts et Chaussees (annee 1847). Afin d'arreterlamarche des sables incessamment rejeles par la mer, et pour en preserver Ics semis fails eta faire sur les plages de Contis el de Mi- niizan, il entrcpril de creer le long du littoral une dune faclice au moyen d'une palissade en madriers. L'efFet fut bientot produil^ et de 1824 a J 832, il se forma une dune liltorale, de 8,02 de hauteur, el dont la section transversale eta it de 175 metres carres. II suit que le volume des sables rejeles avail ete par an, sur cette partie de la plage , de 25 metres cubes en moyenne par metre couranl, soil pour une longueur de 240 kil., 6,000,000 metres cubes. Ce nombre n'est pas eloignedu volume d'accrois- sement annuel Irouve par M. Bremonlier; mais il paraitrait que le chiff're de 20 metres, donne par ce dernier comme expression de I'avancement annuel de la chaine totale, serail fort exagere. 11 pent en etre ainsi pour certaines dunes isolees du littoral, et M. Laval cite memc un conlreforl produit par la chute d'une ciine, et ([ui, pendant ,'J72 MEMOIRE line tempete, sous rintluoncc du vent s'engonfFrnnt par la brecheclsoufilantavccune extreme violence, s'elait, en trois jours, avance tie 30 me(res, Mais ce sent la des fails toiit-a-fait exccptionnels, et il resullerait de nombreuses observalions que les dunes de hauteur nioyenncsituecsdansle voisinage de la cote ne s'avanccnt pas de plus de 10 a 12 metres par an. La marchc est beaucoup moins rapide encore pour les dunes les plus eloignces du rivage et qui, gencralement plus elevees que les autres et abritees en quelque sorte contre le vent par celles qui les precedent, jouissent, alors meme qu'elles ne sont recouvertesd'aucune vegetation, d'une fixation plus grande. D'apres M. Laval, Icur avancement annuel ne depasserait pas cinq metres. Cette difference dans la vitcsse de marclie est en rapport avec la difference de volume; ct, si Ic volume est exactement dans une proportipn inverse de la vitesse, les vallces longitudinales devront conservcr la meme largeur. 11 y aurait au conlrairc empietement des sables sur les vallees et diminu- tion (ie Icur largeur si, de la c6te vers I'lnterieur des terrcs, la masse des dunes ne s'accroissait pas dans la memo proportion que diminue leur vi- tesse. Partaiit du chilTro de cinq metres romme repre- SIJR LES DUNES DU GOLFE DE GASCOGNE. 37. '> sentant la uiarche annuelle de la chaiiie, el ad- meltant, comine toul-a-l'heure^ 4,200 ans pour I'age des duneS;, on irouve qu'elles devraient cou- vrir line largeur de 21,000 metres, landis que celte dimension n'est pas, en nioyenne, de plus de 5,000 metres. La difference beaucoup moindre que celle qui resulte des calculs de M. Bremonlier est encore considerable, et M. Laval remarque avec raison qu'on a vainement essaye de I'expliquer par le faitde corrosions successives de la cole. Sans doule rOcean a empiete sur cerlaines parties du littoral du golfe de Gascogne. Ainsi, le rocher de Cordouan se trouvait, au moyen-age, beaucoup moins eloigne du rivage qu'il ne Test aujourd'hui. La mer menacait meme, dans ces derniers temps, d'emporter la pointe de Grave, et, dans Tinteret de la navigation de la Gironde, il a fallu la proteger par de grands travaux de consolidation. Mais les temoignages liistoriques et le maintien de plusieurs ports ou villages maritimes montrenl que le fait ne s'est jamais produit que d'une maniere cxccp- (ionnelle et sur une echelle comparaliveiueni res- treinle. Dans le cas on la vilesse de cinq metres serai t regardee com me conforme aux fails , il serai t plus raisonnable d'admettre que les vents n'onl pas 374 lUEMOIRE toujours entraine vers la c6te Ic meme volume de sables. An commencement de Tepoque actnelle, en effet, les rivieres dont le lit n'etait pas encore bien fixe devaient charrier jusqu'a la mer line quaniile de detritus beaucoup moindre qu'elles ne le font de nos jours, et il a fallu un certain inter- valle pour que la corrosion des cotes de la Sain- tonge et la trituration operee par les vagues don- nassent cette masse de sables que les couranls transportent sur le rivage du golfe (1). On conclurait de la que I'entrainement et I'accu- mulation des sables ne se seraient pas toujours pro- duits avec la meme intensite ; mais alors I'age des dunes deviendrait tout-a-fait incertain, et on ne pourrait plus I'etablir en prenant le rapport du volume total de sable renferme dans la chaine au volume d'accroissement annuel. Get age devrait, dans tons les cas , etre plus considerable que ne I'indique M. Bremontier. Cette conclusion s'accorde avec un fait essentiel qu'aucun observaleur n'a signale encore , et qui est I'un des principaux phenomenes propres a la chaine des dunes de Gascogne. II est bien constate qu'il existe d'anciennes dunes, jadis fixees par la main des hommes. (I; Au iiiijiiu'iil oil coimnciici.' It- iclliix, II si; produit, le long tie ce rivage, un cournitl rapide, qui si' dii ige vi'rs Ic siid. SUR LES DUNES DU GOLFE DE GASCOGNE. 375 M. Bremontier est explicite a cet egard , et il cite la graiide forel de la Teste, comme recou- vrant des eminences de sable de meme nature que les dunes mobiles et qui out ete fixees par des moyens et a une epoque inconnus. M. Laval cite comme autre exemple la foret de Biscarosse, plan- tee sur des collines, identiques par la disposition et la nature du sol avee les dunes qui se forment au- jourd'hui. Or, cette foret de Biscarosse n'a pu sur- gir qu'au moyen de seniis proteges d'une inaniere speciale contre Taction du vent. Quelques parties de la chaine se trouvent ainsi, depuis de longues annees, immobilisees par la vegetation qui les recouvre , et elles ont oppose un obstacle energique a I'avancement des sables. L'obstacle a loutefois ete surmonte en plusieurs points de la chaine, et, dans la foret de Biscarosse par exemple, les dunes mobiles, se portani au- dessus des anciennes, ont non seulement corable des vallees, elles ont encore enfoui de la base au sommet, un grand nombre de pins, et se sont meme elevees de plusieurs metres ;ui-dessus de la tete des plus vieux arbres, qui se trouvaient eux-memes situes sur les cimes les plus haules. II etait intersssant de rechercber a quelle epoque avail eu lieu cette premiere fixation de la chaine. M. Laval a fait, dans ce but, excculer le profil des 376 MliMOlRE dunes mobiles qui se trouvenl entre la foret de Bescarrosse et la mer, et il a conclu que leur origine remontait au V* siecle de notre ere. Ce serait a cettc epoque qu'aurail commence la decadence de cette contree, beaucoup plus florissante el plus peuplee sous la domination romaine qu'elle ne Test de nos jours. Envahie par les barbares et ne jouis- sant plus d'aucune securile ni sur terre, ni sur mer, les habitants se scraicnt disperses et non seulement ils auraient abandonne toute enlreprise ullerieure de fixation , mais encore la tradition des procedes se serait elle-mtime perdue. Voici done, dans I'ordre liistorique, deux syslemes de dunes bien distincls. Mais il existe encore un autre systeme plus ancien et qui se difFerencie des auires sous le rapport geologique. Maintes fois, en parcourant les bords du bassin d'Arcachon entre Ares et la Teste et la rive droite de la Leyre, aux environs de Mios, j'avais observe de petites eminences de sable, de 5 a 6 metres de hauteur,, disseminees irregulierement au milieu de plaines basses. La plupart de ces monticules presentent cette cir- constance singuliere, c'est qu'au-dcssous des sables superficiels se trouve une epaisseur variable de sable colore en rouge par la presence de I'oxide de fer. La couleur n'est pas, en general, tres-foncee. Elleest SDR LES DUNES DU GOLFE DE GASCOGINE. 377 plus forie au voisinage de la surface, et on la voit biont6t disparailre par nuances insensibles. Les grains ne sont, en outre, que legerement agglu- tines et ils n'ont pas forme de gres. Les monticules sont entoures d'une raanicre complete par ces sables ferrugineux, et on les voit se prolonger sous le sol de la plaine. Ici nous retrou- vons la grande formation ferrifere, vraiment carac- teristique du terrain desLandes.Elle est ordinaire- ment recouverte par une faible epaisseur de sables, raais On la voit en plusieurs points apparaitre di- rectementau jour, comme, par exemple,sur les pla- ges de la mer oa du bassin d'Arcaclion, exposeos a Taction du reflux. Elle consiste le plus sou vent en un gres de couleur rouge et de tenacite tres-varia- ble, suivant le plus ou moins d'energie de I'agglu- tination. Lorsque la tenacite est grande, la roche donnc un gres tres-sblide;, que Ton utilise dans le pays comme pierre do construction et donl on a meme fail des paves pour I'enlretien des routes. Elle constitue, en outre, a une tres-faible profondeur, un sous-sol solide et impermeable, qui s'oppose au developpemeiit de la vegetation ainsi qu'a Tecou- lement des eaux-, et c'est Tunc des principales caib- ses qui rendent la conlree sterile et insakibrc. Ce "gres est souvenl traverse par des veines 378 M^MOIRE d'oxide, et cette derniere substance, en se concen- Irant, a donne lieu a de nombrcux gisements d'un veritable minerai de fer. On se fera une idee assez juste de ce rainerai en se le representant comnie compose de veines enlrelacces de toules les raanieres ou bien encore soudees a des cs- peces de nceuds compacts d'oii elles divergent sui van t des directions Ires-variees. II suit que la masse pre- sentedenombreusesintersticesmaintesfoisremplies de sables argileux plus ou moins rougeatres, mais plus souvent vides et donnanl a la roclie un aspect caverneux. Le minerai se prcsente encore en grains isoles les uns des autres ou reunis et plus ou moins fondus entr'eux. Certains gites abondent en petrifications, et Ton y trouve maintes fois des glands munis de leurs capsules, passes a I'etat d'oxide. Le minerai en roclie a quelquefois une epaisscur de plus de Irente centimetres. II repose sur un gres ferrugineux d'un rouge bieaucoup plus clair, traver- se de quelques veinules de minerai pen tenace, et adherant a la coucbe sous forme de stalactites grossieres. C'est dans les depressions que les gites d'oxide de fer se rencontrent en general, et telle est la circons- lance de relief du sol qui a du donner lieu a de plus grandes accumulations do la maliere fcrrugineusc. SUR LES DUINES DU GOLFE DE GASCOGNE. 379 La presence de I'oxide de fer se manifesle encore a la parlie superieure de certains grands depots d'argiles , et il les a fortement colorees en rouge dans le voisinage du sol ; raais a une faible pro- fondeur, cette coloration cesse, et il arrive meme, coniine aux environs de Montendre, que les argiles inferieures sont exemptes de lout principe ferru- gineux. La grande formation ferrifere que Ton vient de decrire ne se monlre pas seulement dans les grandes landes qui s'etendenl de Bordeaux a Ba- yonne. Elle reparait sur I'aulrerive de la Dordogne et jusquG dans le Perigord , toujours dans les meines conditions de gisement et sous une faible epaisseur de detritus superficiels. Cette Constance de position et cette presence sur une si grande etendue de terrain ne peuvent s'expli- quer que par I'intervention d'une grande et der- nieremassed'eaudiluvienne,lorsquedeja la contree avait pris son relief actuel. Cette eau contenait une grande abondance de raatiere ferrugineuse donl il serail difficile de precisernetlementrorigine, etqui se deposa sur la surface du pays ; mais clle ne s'est accumulee que dans les parties basses oii elle a constitue des gres tres-ferrugineux ou meme des minerais de fer, tandis que sur les parties du sol en relief, elle ne se precipilait qu'en faible abondance. 380 MEMOIRE 11 en a etc ainsi pour les inoiiticules de sable dissemines au milieu des plaines, el landis qu'a leur pied s'est forme un gres ferrugineux, tres- roiige et d'une grandc tenacite, ils ne se sonl, a leur cime, que faiblement colores en rouge, el les sables y sont restes tout-a-fait friables. On ne saurait ainsi mellre en donleque ces mon- ticules ne se soient eleves anterieurement au dep6l de la matiere ferrugineuse; or, ils ne sont eux- memes que de petiles dunes de meme nature el de meme origine que les dunes actuelles, de telle sortc que nous nous trouvons en presence d'un systemo de dunes antericures a I'epoque geologique qui a vu se produireles formations ferrifcres des Landes. L^on retrouve ces dunes ancienncs sur les rives d'autres cours d'eau qui sillonnent ces vastes plai- nes, et je les ai observees, en outre, ^ur le bord de la mer, a deux lieues, au sud de la passe du bassin d'Arcachon. Dans celte partie du rivage, le gres ferrugineux vienl affleurer a la surface d'une plage basse que le reflux met par inlermittenccs a dccouvcrt. Le meme gres existe de I'autre cote des dunes sur les bords de I'etang de Cazan , ou il iorme comme une vaste plaque qui suit les accidents de relief du sol, et Ton ne saurait doutcr qu'il ne se prolonge d'une manierc continue au-dessous de la chaine. SUR LES DUNES DU GOLFE DE OASCOGNE. 381 L'f>n y observe, sur le borcl de la mer, de vieilles souches et des debris de troncs, qui sont encore en place, de telle sorle que le sol a du elre couvert d'unc vegetation par-dessus laquelle aura passe toule la chaine, comnie le fait* a en lieu pour I'an- cien village de Soulac. Ce gresferrugineux de la plage est domiue paries dunes du littoral, que Taction des vagues corrode incessamment en co lieu,et dont elle a mis la coupe bien en evidence. L'on voit ainsi qu'a 3 ou 4 metres au-dessus du sol, se trouve un sable gris noiratrc, semblablc a celui des.landes a bruyeres, quoiquc moins charge de terreau vegetal. Au-dessous, les grains sont legerenient teints en rouge, et ils ont eprouve un commencement d'agglutination; mais bientot la coloration cesse, et le sable reste blanc et friable jusqu'a la base. Cette^ so.rte de bande de sable ferrugineux se maintient sur 3,000^raetres environ de longueur. Elle est legerement ondulee, et, de temps en temps, elle s'incline et descend an niveau de la plage, pour s'y relier an gres solide. Nous voyons ainsi reparaitre les dunes 'anterieu- res au depot de la formation feriufere ; mais sur ce point du littoral del'OceaUjle plienomene est sur- tout remarquable, parce que Ton voit en place les sables vegetaux qui se trouvaient repandus a leur 382 Mt.HOlRE surface, etparce quo les dunes d'origine plusreceole sont venues ulterieureraent s'implanter sur les auciennes. S'il esl done une conclusion qui reste bien acquise, c'esl que les dunes de Gascogne presentent deux systemes bien distincts , I'un anlerieur, I'autre posterieur au dernier catacljsnie diluvien. Le pre- mier sysieme se monlre sur les Lords des cours d'eau qui sillonnent les plaines des Landes,et on le retrouvc a la base de la graude chaine. 11 n'a dii comraencer a se produire que lorsque la terre etaitarrivee a sa periode d'equiiibre actuel ; et, s'il est vrai de dire qu'au commencement de celte pe- riode, la mer ne rejetait pas autant de sable qu'elle ne le fait de nos jours, c'est a ces anciennes dunes que I'observation serait relative. L'accroissement du second svsteme se serait au contraire fai t d'une maniere sensiblement constan le. Sa masse est incomparablemenl plus grande que celle de I'ancien, et le chiffie indique par M. Bre- montier, comme representanl le volume total des dunes du littoral, lui est presqu'entieremeut appli- cable. Mais ne voit-onpasdes-lors que I'age dunou- veau systeme serait approximalivement de ^^,200 ans, comme lededuisait M. Brcmontier de ses don- necs numcriques, et n'est-on pas frappe de la coin- cidence qui existcentrecette epoquedu cataclysmc SUR LES DUNES UU GOLFE DE GASCOGNE. 383 diluvien, sous rinfluence duquel se sonl produils les depots ferrugincux des Landes et la dale du grand deluge de la Bible? L'oii aurait, de la sorte, une demonstration scienlifique de cetle catastrophe dont les traditions des peuples ont garde le terrible souvenir. MEMOIRE LES PROPRl^TES DUN SYSTEME DE DHOITES DONT CBAtUNE CORRESrOKt) A UN POIM DETERMINE DE L'ESPACE, PAR I\l. BOUQUET, Pi'ofesseur a la Faculle Jes Sciences. §1- Plusieurs des questions Irailees dans ce Me- inoire ont deja etc etiidiees par un grand nonibre de geoiuetres ; ainsi. Mains a demonlre que des rayons lurnineux partant d'nn irieine point, sont, apres leur refraction ou reflexion, par une surface quelconque , normaux a une nouvelle surface. M. Dupin a etendu celte propriele an cas d'unsys- teme de rayons lumineux qui seraient eux-inemes diriges, suivanl lesnornaales, a une surface; enfin, M. Sturm a determine les rayons de courbure et la direction des sections principales de la surface a laquelle les rayons refractes sont normaux en fonction des meraes elements connus pour la sur- face de separation et pour celle normaleaux rayons incidents. On doit done ne s'attendre a trouver, Tome 11. 25* 38(> M^MOIRE SUR LES PROPhl^TES dans ce travail, que des resultals pour la pluparl connus; mais lamethode que j'emploie mesemble beaucoup plus simple et plus analytiqueque toutes celles qui out ele suivies jusqu'ici. S 'I- Supposons qu'a chaque point M do I'espace, le- quel a pour coordonnees rectangulaires x, y, z, corresponde une droite determinee par les cosinus X, Y, Z des angles qu'elle fait avec les axes coor- doniies; X, Y, Z sont trois fonctions continues des variables x, y, z, qui satisfont a la relation X^ -}- Y* -|- Z^ z=2 1. Les cosinus de Tangle de la droite d'un point M' ou x -j- dx, y -j- dy^, z -j- dz, voisin du point M, sont X-|-dX, Y-f dY,Z-f dZ, el, si Ton appelle s Tangle de ces deux droiles, on a (1) £ = |/(dx)^+..(dy)^ +(dz)^ Far la droite du point M ct le point M', imagi- nons un plan, et, sur ce plan, projetons la droite du point M', soil 9 Tangle de cetle droite et du plan, ^ celui de sa projection avec la droite du point M, on oblient sans difficulte ^ _ ( Y dz — / dy) dX -f (Z d\ — X dz) dY + (X dy — Y dx) dX i^)^~ . ds sin _ dx X 4- dy dY + dz dZ ^^ ^ ~ ds sill ' 1)'UN SYSTEME DE nROITES. 387 Dans ces formules, 6 designe Tangle de la droite du point M avec MM' , c'est-a-dire que ds sin 6 = l/dx^-f dy ^-j- dz* — (Xrix + Ydy + Zlz) - , et ds le deplacement infiniment petit MM' ou \/ dx » -f dy " -|- dz * . Enfin, appelons p la longueur OM comprise entre le point M et le point 0, oii la droite du point M est rencontree par la projection de celle du point M', on a evideniment IX p = ds sin 6 , d'oii 1 _ dxdX-{-dydY-i-dzdZ _ w ~ ds ^ sin » e ' p etant posilif ou negatif, suivant que le point se trouve sur la direction determinee a partir du point M par les cosinus X, Y, Z, ou sur son op- posee. Lesangles£,9,>{,verifienllarelation£- =:9- -j- |- , comme cela doit avoir lieu dans tout triangle sphe- rique rectangle et infiniment petit. S 1"- Si Ton veul obtenir les directions MM' suivant lesquelles il faut s'avancer a partir du point M pour que les droites des points M' renconlreni celle du point M , il suffira d'egaler a zero I'expression de 9 obtenue dans le paragraphe precedent, puis de remplacer dx, dy, dz par les cosinus «, C, y des 388 M^MOIRE SUU LE8 PROPKI^TES angles que lait I'une des directions inconnues avec les axes. (5) (v^/.e.(.-j- + e^+,^) Le lieu de loutes les directions deleraiinees par I'equalion (5) est un c6ne du second degre. Inia- ginons une surface quelconque passanl au point M, on pourra, en general, s'avancer sur cede sur- face , suivant deux directions difterentes Mm el Mm', lelles que les droiles des points m et m' ren- contrent celle du point M, ces deux directions sont celles qui resultent de I'inlersection du plan tan- gent en M avec le cone (5), c'est-a-dire quil existe sur la surface deux series de lignes courbes, telles que les droites qui correspondent aux divers points de Tune d'elles, se coupent consecutivement, on sont les tangentes d'une ligne a double courburo. Le lieu des directions pour lesquelles Tangle 1 est nul est egalement un cone du second degre , dont I'equation est /r.N / 'IX , (IX , (IX \ , , / (lY . „ (lY , dY \ , / JZ , J/, , «\ n'uN SYSTEMn DE DUOITiS. o89 Quant a rans»lo s, il iic devicnl jamais niil,saiif' le cas parliciilier on les trois equations dX . ;-srj-" remplacons raainlenant p et q respectivement du du ^ du du par — _ : — et — — : — , dx dz dy dz ^'"/ dx \^d^ ~ dy) ^~ d7 V.7k ~ dz J /■dX^dY^ ,^ ' dz y^ dy dx J Lorsque I'equation (10) a lieu, (xllc qui deter- mine p, c'est-a-dire I'equation (9) , donne p + C = f (x, y, «) on pent done augnienter tontes les longueurs por- tees a parti r d'une surface u d'uno nieme quan- tite,sans que Ic lieu des exlreniilescesse de lornier 392 M^MOIRE SUR LES PROPRll^T^S une surface nornialc aux droiles; ou bien, si Ton porte, a parfir d'ime surface, une meme longueur sur toutes ses normales, on forniera une seconde surfaceayant ies meines normales que la premiere. L'equation (8) , qui exprime qu'il y a une serie de surfaces ayant pour normales Ies droitesdeleurs divers points, est susceptible d'une interpretation geometrique assez simple, qui a ete donnee par M. Bertrand. Elle signifie que Ies angles 4- relatifs a deux deplacements egaux , perpendiculaires entre eux et a la droite du point M , sont egaux. Designons, en eft'el, par la lettre d, Ies variations des quantites x, y, z, X, Y, Z pour I'un des de- placements, et par la lettre d' Ies memes varia- tions pour I'autre; le cosinus de Tangle que la di- rection du deplaceraent d fait avec la droite du de- placement d' est ^rdx(X+a'X)+dy(Y + d'Y)4- -\- (YZ"— ZY") - -\- (ZX"— XZ") ^ = 1 ^ ('2) / \ V / \ rx'Y"— Y'X") -+(Y'Z"— Z'Y") --ffZ'X"— X'Z") A t/un systeme de droites. 395 elles donnfint : X' = + ^ X+ ), X", (13) T = -{_i-Y + X Y", Z' = + y Z + > Z", X elant la racine de I'equation du second degre, ). "- + 2 -1 (XX" -\- YY" -1-ZZ" ) -I- ^ = 1 , d'ou , cos i -I- cos 1 1 Lcs divers syslemes de valeurs de X', Y', Z', se rapportenl aux diverses directions qu'il y a a con- siderer sur les droites menees dans le plan d'inci- dence et de part el d'autre de la normale, de telle sin * i sorte que Ton ait —. rr= 1* ; 11 est facile de clioi- ^ sin - 1 sir la combinaison qui se rapporte a chacune de ces directions. Nous prendrons dans ce qui suit : ^ ' ICOSl — COS I / = , nous ferons, de plus, h = lcosi' — cos i. 396 ItlEMOIRE SUK LES PROPRI^T^S S VII. La condition pour que les droites X',Y',Z', soient normales a une surface est, corame nous I'avons (leinontre. I dz dy i ^ M fix dz J + ^ \ dy dxj " Substituanl pour X', Y', Z' leurs valeurs , on trouve qu'elle est satisfaite. Quant a la longueur p' qu'il faut porter sur los rayons refractes, a par- tir de la surface de separation pour former la sur- face normale aux rayons refractes, elle est donnec par I'expression differentielle df'H- j-(Xdx^-Ydy + Zdz)-j-^(X"dx-l-Y"dy-|-Z"dz)=o mais X" dx -f- V" dy + Z" dz = o et X dx + Y dy 4- Z dz = — dp ; done (]p' dp =0 (15) ,-A_^=c. Ainsi,entre les deux surfaces normales respec- tivemenl aux rayons incidents et refractes, la quantite p' p est une constanle. d'uN SYSTEME OE DROITES. 397 S viii. Des formules (3) et (14) on deduit imniediate- ment une relation enlre les angles J,", 1', >L , ou entre les longueurs p", p', p , qui se rapportent aux trois systeines de droites, pour un nieme deplace- ment effectue sur la surface de separation ; d'ail- leurs, ces longueurs p',p',p, ne sont autre chose que les rayons de courbure de trois sections res- pectivenient normales aux trois surfaces : 1° sur- face de separation ; 2° surface normale aux rayons refractes; 3" surface normale aux rayons incidents, pourvu que Ton congoive, ce qui est permis, que ces deux dernieres passent par le point oule rayon incident perce la surface de separation ; cette rela- tion est la suivante : , . px sill ^ 6' 1 sin ' h ). p 1 o ' elle determine le rayon de courbure pour I'unc quelconque des sections normales de la premiere surface. Par le point ou le raj^on incident perce la sur- face de separation , imaginons une perpendicu- laire MP au plan d'incidence, cette perpcndiculaire sera a la fois dans les plans tangents aux trois sur- faces : appelons x" Tangle du deplacement avec 398 MENOIKE SUR LES PROPRI^TES cette perpendiculaire ; par la direction de ce de- placement et la droite du point M menons unplan, il coupera les deux autres plans tangents, suivant deux droiles donl je designe les angles avec MP par «' el « ; enfin , j'appelle u", u', u , les angles de MP avec Tune des directions principales pour chacune des surfaces; ces angles etant comptes en sens contraire des precedents, et R", r", R', r', R, r les rayons de courbure principaux des trois surfaces, on aura : sin ^ 0' = 1 — sin* «" sin^ i', sin ^ 0= 1 —sin * «" sin * i, d'oii : ,.„v 1 — sin»«"sin»i' 1 1 — sin»«"sinM I P P ^ P P =z - sin - (u'-f-«') -I- -r cos * (u' + «'] puis 1 1 . ,...,. 1 R' — = „- sin * (u + «) -! cos ^ (u 4- a) p n. .1' -L=2^sm^(n"-\-.;') + ^1, cos^ (u" + «-'; tang u = cos i' tang «", tang « = cos i tang «". Subsliluons dans I'equation (17) et egalons a zero les coefficients des diverses puissances de tang «, il viendra 1 / 1 • • , 1 A 1 . , ' 1 h^7 sin » u H — r cos Ml ] = -— sin » u + cos - ii \ n r / R I' 4-ii (-jP sill > u" H- -;;p cos Ml" j , D UN SYSTEME DE DROITES 399 1 J-, COS ^ 11'+ — sin Ml' j = -i- cos Ml 4- — sin ^ u ^-h (j^cos* u" +- ^sin - u"J , ^ (][^ — -j:rjsinu'cosu'cosi'=L- — J jsinucosucosi + h f j^ — pr 1 sin "" cos u". Au mojen de ces irois equations on determine aisemenl les trois inconnues R', r', u'. .> y ^ b ^ I. I'vrloiui.- rroy/frii i/fii l» ^'ii//',- nui.viUiiii'f o. liihro 2 \\',\\\' ."> l.ar\C A. (tihr,' t-t nuuuttlmUv NOTES I'OUK SKKVIK A l'HISTOIRE DU CYRTONUS ROTUNDATUS' SUIVIES DE I,/V DESCRIPTQON DE CET INSECTE ET d'dnf. espece voisine, PAR MM. i:. MULSANT KT A. WACHANRU. Lues a TAcademie des Sciences, Belles-Letlres el Ails de Lyoii, le 1- juillet i8/i9. Sur les collines pierreuses el denudees de I'an- cienne Provence, sur celies en parliculier qui, pres du port de Marseille, bordent le rivage de la nier, dans les petites gorges oii le soleil du tuidi fait plus vivenjenl senlir ses feux, vit un Coleoplere lelra- mere, indique dans le catalogue Dejean sous le noni de Cyrtonus rotundatus, niais naguere encore pea abondant dans les collections. Sa maniere de vivre et les espaces limiles daus lesquels il parait so plaire ennombremediocreaient grand, conlribueni a sa rarele; car, nialgre I'indication precise des (i) D(^ la Famille des ColeopUres subpenianidres pliylophagfs de M. l.arordaire. Tom. II. 26* 402 CYRTONUS ROTIJNDATUS. coleaux qu'il habile, on Vy chercherail souvenl en vain, si Ton n'esl assez heureux pour renconlrer I'un des perimelres tres-reslreinls dans lesquels I'espece semble parquee. Mon jeune ami, M. Wachanrn, de Marseille, etait parvenu a trouver qnclques-unsdeces coleop- teres ; nous avons essaye, chacun de notre cole, dc suivre celle espece dans sa vie evolutive, el les noles suivanles sont le fruil de nos observalions. Moeurs et habitudes. Cet iiisecte est nocturne. Pendant le jour, il se tient. retire dans les fenles ou les gercures des rochers, vil cache sous les pierres ou colic au pied des planles, principalement de celles qu'il affectionne d'une nianiere toute spe- ciale; niais des que la clarle doufeuse du cre- puscule vient annoncer Tapproche des ombres, ]| quilte sa relraile d'un pas timide, et se met en quete de sa nourriturc. 11 fhut le chercher alors sur VHi/oseris radiata, Linn., dont ilrongelesfeuil- les, en leur laisant successivemenl des entaillcs semi-circulaires.Sesrepas sontalternes par des pro- menades assez courtes, pendant lesquelles un seul desir semble I'animer, ceiui de trouver roccasion d'assurcr la perpeluile de son espece. Ce but })ro- videntiel semble celui vers lequel tendent lous ses instincts, car souvent, duranl son repos diurne, pendant ses repas meme, on le voil ceder a ce be- CYUTONUS ROTlilNDATUS. 403 soin iinperit'ux. Dans les heures nocturnes on loule liberie lui est donnce, rieu ne seniblerail devoir allercr sa Iranquillite el son bonheur; cependant, si nn petit maraniifere passe lortnitcment prcs de lui, si nne luniiere arlificieile vient a le frapper de son eclat, il comrade ses antennes et ses paltes, et se laisse rouler a terre en siniulanl Tetat de rnort. La (imidite est le partage de la faiblesse, et la na- ture a donne aux especes inoffensives des ruses ou des nioyens capables de leur perniettre quelque- foisdesedcrober a leursenneniis; neanmoins, elles ne peuvent reussir toujours a echapper aux races entomophages,crecs pour niaintenirdans de jusles limiles les insectes herbivores. Les Cyrlones trouves par M. Waclianru avaient ele pris le 23 septeinbre 1848. Apres plus de deux niois de captivite, le 4 decenibre suivant, une des fenielles coninientja a deposer un oeuf. Le nonibre en augiuenta chaquenuil, dune njaniere pan-imo- nieuse d'abord, puis gradwelleinent plus conside- rable, jusqu'au 20 ou 25 Janvier, temps apres Ic- quei la ponle ne tarda pas a decliner et a arriver a sa fin. Chaque I'enielle est chargee de 80 oeuis environ. Dans I'etat d'esclavage, elle les coiie prcs- que indifleremnient sur tons les corpsenvironnanls : dans les champs, elle doit les placer de preference el peul-eire exclusivenient sur les planles; car, si 404 CYRTONUS ROTUNDATUS. dans leur prison on enfonce une lige de bniyere, celle-ci, au bout de queiques jours, en est bient6t convene au point d'en ofFrir cinq a six sur chaquc brin. Si une graine etrangere , celle de ble , par exeniplc, vient a germer dans I'espece de cage oii sont enferines ces insectes, la jeune plante ne larde pas a etre assailiie, et ses feuilles bienl6l transfor- mees en chapelels d'oeufs, s'inclinent sous le poids des depots qui lui sont confies. Ces graines vivan- les sont collees au hasard et disposes sans aucun ordre; quelquefois deux ou Irois se trouvent ag- glutines ensemble. OEuf. L'oeufest long d'environ 0,'"00l7,ovoide, ou presque en forme de cylindre arrondi a ses ex- tremites, blond ou d'un blond fonce, pourvud'une coque de consislance assez faible, et fixe d'unc ma- niere si tenace au corps qui le porte, qu'on le bri- serait si Ton cherchait a Ten detacher. Dans les premiers moments, il est marque d'une tache cen- trale blanchatre, qui disparait au bout de quei- ques temps. Larve. Le 1.5 Janvier a Marseille, queiques jours plus tard a Lyon, malgre la temperature d'une dou- ceur anormale dont on jouissait dans cette derniere villc, parurent les premieres larves. Quand le mo- ment de leur sortie est arrive, I'oeuf se fend longi- tudinalement sur le c6te ; I'animal nouveau-ne CYBTONUS ROTUNDATIJS. '^05 cberche a inlrodnire sa tete dans cette ouverlurc, et apres des efforts don I la duree depasse quelque- fojs dix minutes, parvient successivement a faire sortir ses derniers anneaux. A mesure qu'il parait. au jour, ses poils se herissent^ I'air penelre dans ses trachees, inonde lout son corps, et lui donne un volume plus considerable. On ne pourrait croire, si Ton n'en avail etc temoin, qu'un ins- tant auparavant il elait contenu dans la prison elroite qu'il vient d'abandonner. Des qu'il est com- plelement dehors, les deux levres de la fente se rapprochent, et I'oeufsemblerait encore intact, si des traces peu distincles ne permettaienl de recon- naitre I'ouverture qui a servi de passage a la larvc. Celle-ci est d'abord d'un blanc rose ou presque couleurde cbair; sa tele et le segment prothoraci- que sont a peine plus fonces. Ce dernier n'a pas tout le developpement qu'il monlre plus lard; ses yeux sont au nombre de six, de cbaque cote, dis- poses sur deux lignes; vers Toxtremite de I'abdo- men, se montre souvent une lache d'un rouge tes- tace; les 2% 3^ et 4" segments sont charges d'un relief ovalaire, Ires-noir; lout son corps est he- risse de poils raides, noiratres, a exiremite cen- dree. Quelqnes jours apres , la couleur generate s'assombrit; la tele et le segment prothoraciquc passent au noir. 605 CVRTOAIS BOTU>DATUS. Pen dc inomenls apres son itpparition dans lo monde, la larve coinnicnceacheminersurlesplan- les deslinees a sa nourrilure : la nature Ini a sans doute appris qu'il fallait utiliser leur existence pas- sagere. Elle les ronge le jour et la unit avec des repos alternalifs plus ou nioins reguliers, el en leur faisant, comme I'insecte parfait, desentailles semi- (;irculaires. Trois a quatre semaines apres sa naissance, sui- vant les circonstances, elle subit sa premiere mue. Au sorlir de la, son corps et sa robe presentenl ([uelques differences facilenient appreciables : le premier s'est sensiblenient voiUo : la seconde a acquis une teinte plus claire; ses poils ont perdu line parlie de leur longueur. Elle peut alors etrc ca- raclerisee de la raaniere suivanle : Corps subcylindrique. Tete grosse ; une fois plus large que longue; convexe sur le vertex, subper- pendiculaireiuent declive en devaut; tres-finemeni pointillee; parseraee de tres-petites plaques lisses, imperceptibles a I'oeil nu ; rayee d'une ligne lon- giludinale peu marquee; notee de chaque c6le de de celle-ci d'une depression oblique, correspondant a la suture frontalc. iLaAreechancre et devnnt. Yevx composes de cinq points tnberculeux, disposes sur deux lignes, derriere les anlennes : celles-ci, situces pres de la base des maiulibules; courtes, coniqucs, CYHrONUS BOTDNDATUS. 407 composees de trois articles, en partie relractiles. Mandihules subcornees a la base, cornees et noi- ralres a rexlreriiite; subarcuenienl lerniineesj el munies chacune de cinq deiils. Machoires courtcs, iTiembraneuses, a un seul lobe tronque , et garni de polls a son cote interne. Palpes maxUlaires, co- niques, de trois articles. Palpes lahiaux, de deux articles. Corps, d'un gris ardoise; de douze an- neaux : le premier ou prothoracique, egal en lon- gueur el en largeur ; a bord lateral replie en dessous et subarrondi; hcrisse de poils clair-semes , dis- poses sur cinq ou six rangees transversales : an- neaux suivants presque egaux : les deux derniers graduellements retrecis : les 2'^ et 3% charges de chaque cote d'un relief lunule , ou en arc ouverl au devant : les A" a 10% pourvus de chaque cole d'un petit sligniate obscur. Dessous du corps por- tant sous chacun des trois preujiers seginenls, une paire de pieds assez longs, amies d'un ongle; muni sous Ic dernier anneau, de deux tubercules en partie retractiles. Quinze a vingt jours apres sa premiere muc, la larve arrive a la seconde. Cetle nouvelle crise est, comme I'autre, precedee et suivie d'un jeiine et d'un repos necessaires. En quiltant son enve- loppe devenue trop etroite, son corps presente quel- ques modifications nouvelles. Son dos s'esl vouie i08 CYRTONUS ROTUNDATUS. davantagc; ses poils sant devenus tres-courls; son segment prothoraciqueest marque dequelques im- pressions, el releve en rebord; sa coiileur est en- core d'un gris ardoise; mais quand I'insecte ap- prochera du terme de sa vie rampante, elle pas- sera en flave testace, densement pointille d'obscur : son pro thorax, toutefois.rested'unhrunlivide.Cette larve, quand on la louche, ou meme quand on I'ap- proche, plie son corps en boule et se laisse glisser a lerre. Nyrnphe. Un mois apres sa seconde mue, elle parvient a I'elal de nymphe. Pour subir plus fa- cilement cette metamorphose, elle se couche sur le dos oil s'enfonce en parlie en lerre. Sa peau se fend, el si elle eprouve quelques obstacles pour la faire glisser, elle ne larde pas, a I'aide des mouve- ments qu'elle se donne, a s'en debarrasser comple- tenient. Le nouveau masque sous lequel elle se pre- senle permet assez f'acilemenl, comme chez la plu- part des aulres coleopleres, de se faire une idee de I'insecte futur. Les antennes el les pieds sont cou- ches sur la poitrine et sur le venire; les elytres el les ailes cachees dans Jeurs enveloppes, sont dehis- centes et embrassent les coles; le corps est d'un hlanc orange, avec la ligne dorsale moins claire, et les stignaales noirs; le dernier segment est arnie d'une pointe recourbee, destince a facililer les chan- CYRTOISUS ROTUNDATUS. 409 geittents dc position de I'animal, et le bord des der- niers arceaux est garni de poils obscurs charges sans doute aussi de contribuer aux memes fonc- tions. Insecte par fait. Les premieres nymphes se sont montrees a Marseille le 11 avril et quelques-unes comraengaientleS mai a quitter leur domino, pour paraitre sous leur forme parfaile. Sous notre zone lyonnaise, ces transformations, comme les mues dont elles avaient ete precedees, ont ete un peu plus tardives, et quelques individus paresseux ont attendu la fin de juin pour rejeter leur dernier voile. Parvenu au terme de ses melan)orphoses,ce Co- leoptere met peu de temps a acquerir la couleur metallique dont il doit s'embellir. Suivant un ins- tinct hereditaire, ilfuit la lumiere qui I'importune, et se cache sous les corps qui peuvent lui oflrir un abri. Sous le climat tempere des bords de la Sa6ne, on pent le voir, meme pendant I'ete, sorlir la nuit de son etal de torpeur, et, sans montrer beaucoup d'activite, entaraer des feuilles de lai- tues, avec lesquelles on peut le nourrir au be- soin (1); mais dans son pays natal, sous le ciel (i) Pour elever cet insecte, il I'aiit le tenir expose a I'air exlerieiir, oil la fraicheur des nuils semble iiecessaire i\ son existence ; en general, ilans les appartements, il ne larde pas a peril". MO CYRTONUS ROTUNDATUS. plus chuud du iiudi, lorsqu'il dcvient insccle par- fait, les plantes chargees de lui servir d'aliiuenl ont vu s'accomplir leurs deslinees passageres, et la terre des coteaux qu'il habite, brulee par les feux du jour, ofFre a peine des traces de vegelation. Que va-t-il devenir ? Se hatera-t-il d'acconiplir son oeuvre ct de passer sans relour ? N'aurail-il done revetu sa forme la plus belle que pour etre aussitot often, connne une vicliine paree, au genie de la niorl ? Mais s'il deposail alors les graines vivantes cliargees de perpeluer son espece, les larves qui ecloraient bien(6l ne Irouveraient sur la terre desolee aucun niojen de soutenir leur existence : la nature n'abandonne pas ainsi ses oeuvres a un avenir incertain. Pendant les jours caniculaires, notre insecte s'enfonce dans le sol, et y reste plongedansle repos ,• a peine, quelque- fois, apres une pluie rafraichissante, se liasarde-t- il a sorlir pendant la nuit, pour chercher une mai- gre nourriture ; uiais des que le soleil moins bru- lant de septenibre aura perniis a la terre de laisser germer les graines des vegetaux qui lui ont ete confides, il quittera son etat Iclhargique;, et viendra, convive obscur, prendre pari au banquet offert par la nature, jusqu'au nionienl oii, aprcs avoir rerapli sa lache, ot devenu inuiile dans le monde, il cedera sa place a ses descendants. GYKTONUS ROTUNDATUS. 'ill DESCUIPTION. Cyrtonus ROTUNDATUS. Ovale, d'un verl bronze ou fVun bronze verdcitre, en dessus ; ecusson d'uu vert bleudire ; prothorax et elyires voutes chacun longitudinalement : celles-ci, d'xin cinquieme plus lomfues que larcfes, prises ensemble, poiniillees irregulierernent , ou en pcfuraid quelques especes de stries incompletes. Cyrtonus rotundatus, Dejean, catol. p. 423. cf PreiTiier article destarses anlerieurs, garni en (lessons de ventouses, ainsi que le 3^. 5^ arceau du venire obtusenienl Ironque, snivi d'un heniicy- cle, e'est-a-dire d'un arc plus etroit,